Il n’y avait pas de tracteurs, ce mardi, devant le tribunal correctionnel de Dijon pour soutenir Clément Babouillard, 40 ans, délégué cantonal de la FDSEA. Contrairement aux grandes mobilisations agricoles de ces derniers jours, le calme régnait aux abords du palais de justice. L’agriculteur comparaissait pourtant devant le tribunal pour un tag visant deux agents de l’Office français de la biodiversité (OFB).
Les faits remontent au 30 janvier 2024, lors d’une manifestation d’agriculteurs à Montbard, en Côte-d’Or, organisée dans un contexte de forte colère du monde agricole face aux contrôles environnementaux et aux difficultés économiques du secteur.
Cette manifestation avait réuni environ 300 agriculteurs, à l’appel de la FDSEA et des Jeunes Agriculteurs. « Une telle mobilisation, c’est du jamais vu à Montbard, comme cela l’avait déjà été à Pouilly d’ailleurs. C’est à la hauteur de l’exaspération du monde agricole », confiait alors Antoine Carré, membre des JA 21 et de la FDSEA.
Inscrit à la peinture à vache sur la façade des locaux de l’Office français de la biodiversité, le message écrit par Clément Babouillard — « Olivier et Cédric : mutation » — visait nommément deux agents en poste dans le secteur. Rapidement effacé, ce tag n’en a pas moins marqué les esprits, en raison de la personnalisation de l’attaque et du contexte déjà tendu entre certains exploitants agricoles et les services de contrôle environnemental. L’inscription est ainsi devenue, pour beaucoup, le symbole des tensions persistantes entre une partie du monde agricole et ce que certains qualifient de « police de l’environnement », dans un territoire où les contrôles, les sanctions et les incompréhensions alimentent régulièrement le ressentiment.
Reconnaissant être l’auteur de l’inscription, Clément Babouillard avait été condamné par ordonnance pénale à 200 euros d’amende. Il a toutefois contesté cette décision, estimant la plainte « démesurée », ce qui a conduit à l’audience de ce mardi devant le tribunal correctionnel.
À la barre, le prévenu a de nouveau mis en cause l’action des deux agents, qu’il accuse d’avoir « monté des dossiers à charge » contre certaines exploitations agricoles. « Des dossiers ont été montés à charge, notamment par Monsieur Milley. Sans rentrer dans les détails, il accusait mon collègue d’avoir déposé un tas de fumier, or le tas de fumier n’appartenait pas à mon collègue. Et ça, ça a été prouvé ! Monsieur Milley a perdu au tribunal contre mon collègue », a-t-il déclaré.
L’accusé a également affirmé : « Nous, en tant que responsables syndicaux, on ne peut pas accepter une telle pression sur le terrain ! » Selon lui, son acte s’inscrivait dans une démarche collective. « J’ai agi dans le cadre syndical. À la limite, c’est le syndicat qui devrait être poursuivi », a-t-il ajouté. Il a encore déclaré face au tribunal : « Nous, agriculteurs, et moi, représentant syndical, on sent cette volonté d’acharnement de la part de ces deux agents. »
La procureure, Mme Bouhey, lui a rappelé que l’action syndicale ne saurait justifier des infractions pénales. « Les manifestants qui commettent des infractions seront poursuivis dès lors qu’ils sont identifiés », a-t-elle insisté, devant un public composé en partie d’agriculteurs venus soutenir le prévenu.
Les deux agents de l’OFB, ainsi que l’établissement public, étaient représentés par Me Laure Abramowitch. L’avocate a dénoncé un « deux poids, deux mesures insupportable » dans le traitement judiciaire des manifestations. Elle a comparé la procédure à celles visant des militants environnementaux, souvent poursuivis plus sévèrement, selon elle.
Elle a également rappelé que la manifestation avait entraîné d’importants frais de nettoyage : « Quand les agents se rendent sur place, il y a des déchets entreposés sur le parking, de la paille en état de dégradation […] le tout pour un volume de 170 tonnes de déchets, nécessitant 25 bennes pour leur évacuation, soit un coût de 20 000 € pour l’État, et donc pour nos impôts ! »
Me Laure Abramowitch dira aussi : « Les agents de l’OFB, ils ne sont pas là pour incarner la lutte de l’urbain contre le rural […], ils sont là pour préserver la biodiversité des territoires, la fertilité des sols, lutter contre les pollutions des eaux, et permettre aux agriculteurs, précisément aux agriculteurs, de pouvoir exercer leurs métiers dans 20 ans. »
Elle s’est dite révoltée par le classement sans suite des plaintes pour menaces, outrage et insultes déposées par les agents. Me Abramowitch a aussi souligné les conséquences personnelles du tag pour les agents visés, évoquant une enquête interne d’un an et l’installation d’un système de vidéosurveillance au domicile de l’un d’eux, système qui aurait coûté pas moins de 1 900 euros.
En défense, le bâtonnier Me Anne Geslain a critiqué la qualification juridique retenue. Selon elle, la procédure mélange deux infractions — dégradation et outrage — tout en ne poursuivant que la dégradation. Or, dans ce cas, « la victime de la dégradation est le propriétaire du bâtiment », et non les agents, a-t-elle plaidé.
C’est d’ailleurs sur cette base que la contestation de l’ordonnance pénale a été engagée : le prévenu avait été condamné à verser 400 euros de dommages et intérêts à chacun des agents, qui réclament désormais 6 000 euros. Me Geslain a également souligné le caractère temporaire de la dégradation, la peinture à vache pouvant être effacée à l’eau.
De son côté, la procureure a tenu à recentrer les débats sur le seul fait poursuivi dans ce dossier, à savoir un tag apposé sur un bâtiment public, rappelant qu’il s’agissait avant tout d’une infraction pénale, indépendamment du contexte revendicatif dans lequel elle est intervenue. Elle a néanmoins reconnu l’existence d’un « contexte national de fortes tensions » entre le monde agricole et l’Office français de la biodiversité, évoquant « des exagérations des deux côtés », nourries par un climat de défiance, de ressentiment et de conflictualité persistante sur le terrain. Estimant que la réponse judiciaire devait rester proportionnée, la magistrate a requis la confirmation de l’amende de 200 euros prononcée par ordonnance pénale.
Le tribunal rendra sa décision le jeudi 15 février 2026. D’ici là, la contestation agricole ne faiblit pas : dans plusieurs régions, les agriculteurs poursuivent leurs mobilisations, notamment contre l’accord de libre-échange avec le Mercosur et contre la politique agricole menée par le gouvernement, illustrant un malaise plus large et durable au sein de la profession.





