Beaune abrite l’un des hospices les plus célèbres de France et s’impose comme la capitale des vins de Bourgogne, au cœur de vignobles parmi les plus prestigieux du pays. Ville patrimoniale, touristique et commerçante, elle cultive un art de vivre reconnu, entre rues piétonnes animées, Maison des Climats et services publics de proximité. À la tête de cette cité emblématique, une figure politique solidement installée : Alain Suguenot.
Élu maire en 1995, l’édile totalise aujourd’hui 31 ans de pouvoir municipal. Après cinq mandats consécutifs, il a annoncé sa candidature à l’élection municipale de mars 2026, prolongeant ainsi une longévité politique exceptionnelle à l’échelle locale.
C’est dans ce contexte de pré-campagne qu’un dossier d’inscription sur les listes électorales, déposé en mairie de Beaune, suscite de sérieuses interrogations quant à la réalité d’une domiciliation déclarée au 1, place au Beurre, en plein centre-ville.
L’analyse de plusieurs pièces — baux notariés, quittances de loyer, documents administratifs — révèle une accumulation d’incohérences, de modifications successives et de contradictions de dates, laissant apparaître l’hypothèse d’un habillage grossier permettant de détourner les règles du Code électoral.
Deux noms apparaissent au cœur de ce dossier : Alain Suguenot, maire sortant, et Guillaume Beaumont, cosignataire des contrats de location. La reconnaissance de cette adresse comme domicile effectif serait déterminante pour leur inscription électorale et, potentiellement, pour leur participation au scrutin municipal à venir.
Or, selon plusieurs éléments concordants, leurs résidences habituelles se situeraient respectivement à Saint-Aubin (21190) pour Alain Suguenot et à Tournus (71700) pour Guillaume Beaumont, ce qui interroge sur la réalité de leur domiciliation déclarée à Beaune.
Une adresse stratégique dans un contexte politique sensible
Le local concerné se situe 1, place au Beurre, une adresse hautement symbolique et centrale à Beaune. L’enjeu de la domiciliation ne relève pas d’un simple détail administratif : pour être électeur dans une commune — et a fortiori pour y être candidat — la loi impose des conditions strictes.
Selon l’article L11 du Code électoral, un électeur peut être inscrit sur la liste électorale d’une commune s’il :
- y a son domicile réel,
- ou y réside depuis au moins six mois,
- ou est inscrit depuis deux ans au rôle d’une contribution directe locale (taxe foncière, CFE, etc.).
En clair, une simple adresse de convenance ou un bail sans occupation réelle ne suffit pas.
Premier acte : un bail explicitement politique
Le premier document versé au dossier est un bail notarié de colocation entre Alain Suguenot et Guillaume Beaumont. Ce bail est daté du 1er juillet 2025. Or, la clause de destination du bien y est sans ambiguïté : le local est destiné à un usage de bureaux, de réunions publiques et politiques, ainsi qu’à des événements liés à la campagne municipale de 2026.
Autrement dit, il ne s’agit pas d’un logement, mais d’un local de campagne.
Cette mention est juridiquement déterminante. En droit électoral, une inscription au titre de la résidence ne peut reposer sur un local professionnel ou associatif. Ce premier bail, s’il était le seul document produit, rendrait donc impossible toute inscription électorale fondée sur la résidence.

Deuxième acte : un bail modifié, pour tenter de justifier une résidence et non plus une location professionnelle
Peu après le dépôt du premier dossier, un second bail est produit, présenté comme une version corrigée du précédent. Cette fois, la clause de destination indique que le bien est destiné « exclusivement à usage d’habitation ».
Le changement est radical : d’un local politique, le bien devient officiellement un logement.
Ce point alimente immédiatement les soupçons d’une modification tardive destinée à rendre le dossier compatible avec les règles électorales. D’autant plus que plusieurs clauses du bail modifié conservent des formulations typiques de locaux professionnels : références aux normes ERP (établissements recevant du public), obligations de sécurité incendie, diagnostics étendus, obligations liées à l’accueil du public — autant d’éléments très inhabituels dans un bail d’habitation classique.
Pour des spécialistes du droit immobilier, cela suggère que le bail d’habitation pourrait être une requalification formelle d’un local initialement prévu pour un autre usage, sans transformation réelle de la situation. Mais dans les faits, cela ressemble à une tentative de rattrapage pour accrocher l’apparence d’une résidence de plus de six mois exigée par le Code électoral, ce qui expliquerait cette date de signature du 1er juillet 2025… manifestement antidatée.

Une date de signature d’un bail qui porte en elle-même la démonstration qu’il est antidaté
Plus troublant encore, l’examen attentif des annexes descriptives jointes au dossier révèle des incohérences chronologiques manifestes. Plusieurs pages du bail font en effet référence à des actes notariés reçus le 13 novembre 2025, ou encore publiés au service de la publicité foncière le 18 juillet 2025, alors même que ledit bail est censé avoir été signé… le 1er juillet 2025 ! Une telle discordance interroge directement la fiabilité de la chronologie présentée et soulève la possibilité que certaines pièces aient été établies, modifiées ou complétées après coup, puis intégrées dans un ensemble documentaire présenté comme cohérent. Or, dans toute procédure administrative — a fortiori lorsqu’elle conditionne l’exercice d’un droit fondamental comme le droit de vote — la datation exacte des documents constitue un élément essentiel de contrôle de légalité.
De telles anomalies, si elles étaient confirmées, pourraient caractériser non pas une simple erreur matérielle, mais une tentative de fraude susceptible d’altérer la sincérité de la procédure d’inscription électorale.
Des quittances de loyer qui précèdent la date de paiement
Les quittances de loyer jointes aux dossiers renforcent encore les interrogations.
Elles indiquent toutes :
- un montant de 300 euros,
- couvrant la période du 1er juillet au 31 décembre 2025,
- avec une date de paiement fixée au 31 décembre 2025.
Autrement dit, les documents attestent d’un paiement qui n’est censé intervenir que plusieurs semaines plus tard. Dans une gestion locative normale, une quittance ne peut être délivrée qu’après encaissement effectif du loyer. Cette discordance laisse penser que ces quittances auraient été établies pour répondre à une exigence administrative précise, et non pour retracer une situation financière réelle.
Mais ces quittances sont pourtant signées le 9 décembre pour certaines, et le 16 décembre pour d’autres. De plus, sur certaines quittances, il est mentionné que la location est à usage de « local d’habitation », tandis que sur une autre, le local est indiqué comme étant à usage de « bureaux ».
La situation du maire directement concernée
Selon plusieurs sources concordantes, Alain Suguenot, dont le domicile réel et officiel se trouve à Saint-Aubin, serait déjà inscrit sur les listes électorales de Beaune à une autre adresse, au 2 bis place Carnot. Or, la loi n’autorise pas l’inscription sur la liste électorale d’une commune :
- ni sur la base d’un bail fictif,
- ni sur celle d’une résidence de pure forme,
- ni sans preuve d’une imposition locale régulière.
À ce stade, aucune information publique ne confirme que le maire sortant serait inscrit au rôle d’une contribution locale depuis deux années consécutives, ce qui constituerait pourtant la seule alternative légale à la résidence effective.
D’autres personnes concernées par la même adresse
Le bail et les quittances mentionnent également Guillaume Beaumont, cosignataire du contrat et bénéficiaire des justificatifs de location, qui serait donc… colocataire d’Alain Suguenot.
Guillaume Beaumont est dorénavant inscrit sur les listes électorales de Beaune sur la base de cette même adresse, qui constituerait sa résidence depuis plus de six mois. Là encore, sur la base de documents manifestement antidatés et modifiés pour donner l’apparence d’une justification valable. Ces éléments sont confirmés sur place par l’absence de toute référence à Monsieur Beaumont sur les boîtes aux lettres des occupants de l’immeuble. Fort opportunément, une boîte aux lettres sur laquelle figurait encore, au mois de décembre (soit six mois après la date mentionnée dans le bail de location), l’indication « 1er étage – Bureau » a vu apparaître, courant janvier 2026 — soit moins de six mois avant les élections et moins de six mois après la première inscription sur les listes électorales de Monsieur Beaumont — une étiquette portant simplement la mention « Alain Suguenot », comme le montrent les photographies prises par nos soins (voir ici).
Fait pour le moins surprenant : comme pour toute inscription sur les listes électorales, la Ville de Beaune a adressé un courrier daté du 16 janvier 2026 à Monsieur Guillaume Beaumont afin de lui confirmer son inscription. Or, ce courrier a été retourné à l’expéditeur par le service postal, le destinataire n’ayant pas été identifié à l’adresse indiquée, 1 place au Beurre à Beaune. Cette situation est attestée par une photographie de l’enveloppe retournée que nous avons pu consulter.

Si ces éléments venaient à être confirmés, ils pourraient révéler un mécanisme totalement volontaire et organisé de domiciliation électorale stratégique, et non un simple cas isolé.
Des infractions potentiellement lourdes de conséquences
Sur le plan juridique, la production de documents inexacts ou trompeurs pour obtenir une inscription électorale peut relever de plusieurs qualifications pénales :
- faux et usage de faux,
- manœuvres frauduleuses destinées à altérer la sincérité d’un scrutin,
- voire atteinte à la probité du processus électoral.
En cas de contentieux électoral, de telles pratiques pourraient également conduire à :
- la radiation de certains électeurs,
- l’annulation d’un scrutin si l’écart de voix est faible,
- et des sanctions personnelles contre les responsables.
Au-delà des responsabilités individuelles, cette affaire pose une question fondamentale : la composition du corps électoral de Beaune reflète-t-elle réellement la population qui y vit et y contribue ? Dans une élection municipale, où quelques dizaines de voix peuvent parfois faire basculer un résultat, la régularité des inscriptions n’est pas un détail technique, mais un pilier de la démocratie locale.
Nous avons contacté Monsieur Beaumont afin d’obtenir quelques explications quant à la situation. Nous lui avons demandé pourquoi il y avait autant d’incohérences dans le dossier. Il nous a répondu : « Écoutez, ce sont juste des procédures notariées, il n’y a rien de plus classique. Voilà, c’était auparavant — de mémoire — et en plus, il y avait un commerce en bas qui ne nous concernait pas ! Et il ne s’agit pas non plus d’une activité, comment dire, de dentiste ou de médecin, vous voyez, qui peut recevoir dans son cabinet. Voilà, c’est tout simplement une adresse, place au Beurre, effectivement, il n’y a rien d’extraordinaire là-dedans. »
Nous lui indiquons que la ville de Beaune lui a envoyé un courrier, et que ce même courrier a été retourné à la ville de Beaune, car le « destinataire inconnu à l’adresse ». À ce sujet, il nous répond : « L’adresse n’était pas encore mise en œuvre, tout simplement. »
Nous lui demandons s’il s’est bien installé le 1er juillet 2025 à cette adresse. Il nous répond : « Ah oui, oui, bien évidemment, cher monsieur. » Nous lui disons alors : « D’accord, donc en fait, vous n’aviez pas eu le temps de mettre votre nom sur la boîte aux lettres ? » Il nous répond : « Exactement, tout simplement. »
Monsieur Beaumont ne nous en dira pas davantage. Une chose semble toutefois certaine : plusieurs mois auront été nécessaires pour que son nom apparaisse sur la boîte aux lettres. Espérons qu’il ait, entre-temps, effectué son changement d’adresse et mis en place le suivi de son courrier.
Nous avons également sollicité Alain Suguenot afin qu’il puisse nous apporter des précisions sur cette colocation et sur les incohérences relevées dans le dossier. À ce jour, ces interrogations sont restées sans réponse. Voici les questions que nous lui avions adressées :
- Selon les documents en notre possession, vous seriez domicilié à Saint-Aubin (21190), tout en ayant signé un bail de colocation avec Monsieur Beaumont à Beaune. Pouvez-vous préciser la nature exacte de cette colocation et les raisons de ce choix ?
- Le premier bail mentionne un usage politique et professionnel du local, puis une version ultérieure indique un usage d’habitation. Pouvez-vous expliquer cette évolution ?
- Le local concerné a-t-il fait l’objet de travaux ou d’un changement officiel d’affectation afin de le rendre conforme à un usage d’habitation ?
- Comment expliquez-vous la présence de clauses habituellement associées à des locaux professionnels dans un bail présenté comme résidentiel ?
- Comment un bail daté du 1er juillet 2025 peut-il comporter des références à des actes notariés postérieurs à cette date ?
- Reconnaissez-vous l’existence d’éventuelles incohérences chronologiques dans les documents fournis ? Si oui, comment les expliquez-vous ?
- Certaines quittances de loyer semblent avoir été signées avant la date de paiement mentionnée. Pouvez-vous préciser les modalités réelles de règlement ?
- Nous avons relevé des quittances indiquant tantôt un usage de bureau, tantôt un usage d’habitation pour une même période. Comment expliquez-vous cette différence ?
- Le paiement du loyer a-t-il bien été effectué aux dates indiquées dans les documents ?
- Pouvez-vous préciser la situation actuelle de la colocation avec Monsieur Beaumont, notamment dans le contexte de votre future équipe municipale ?
Reste donc cette colocation, aussi soudaine que minutieusement calée dans le calendrier électoral, entre Alain Suguenot, 74 ans, et Guillaume Beaumont, 56 ans. Plus qu’un simple arrangement résidentiel, l’ensemble des éléments examinés dessine un montage administratif dont la chronologie interpelle. Au-delà des explications attendues, une question demeure : s’agit-il d’une domiciliation ordinaire… ou d’une construction destinée à répondre à des contraintes électorales ? Dans ce dossier, l’enjeu dépasse la simple adresse — il touche à la confiance accordée aux règles qui encadrent la vie démocratique locale.
F. Bauduin
Dans un souci de clarté et de transparence vis-à-vis de nos lecteurs et lectrices, nous avons fait le choix de publier une sélection de documents en lien avec les éléments évoqués dans cet article. Cette démarche vise à permettre à chacun de prendre connaissance des pièces sur lesquelles repose notre analyse, et de comprendre le contexte factuel dans lequel s’inscrivent les interrogations soulevées. Les documents présentés le sont à titre informatif, afin de nourrir le débat public en toute transparence, dans le respect du principe du contradictoire et du droit à l’information.
