La réindustrialisation de la France n’est plus seulement un objectif politique ou un slogan économique : elle est devenue une urgence stratégique. C’est dans ce contexte que le Club des Entreprises de Taille Intermédiaire (ETI) de Bourgogne-Franche-Comté a organisé, mardi 11 mars 2026 à Dijon, une conférence consacrée aux leviers structurels permettant de reconstruire le socle industriel du pays.
Réunis à l’hôtel Holiday Inn du parc de la Toison d’Or, dirigeants d’entreprises, responsables politiques et experts économiques ont débattu des moyens concrets pour passer du constat à l’action. Au cœur des échanges : le rôle central des ETI, ces entreprises souvent discrètes mais essentielles à la vitalité industrielle des territoires.
Les ETI, colonne vertébrale de l’économie régionale
Les entreprises de taille intermédiaire occupent une place stratégique dans l’économie française. Plus structurées et plus internationalisées que les PME, mais plus enracinées dans leurs territoires que les grands groupes, elles constituent un maillon essentiel de la production industrielle et de l’emploi local.
C’est précisément pour renforcer leur visibilité et leur influence que le Club ETI Bourgogne-Franche-Comté a été créé en mars 2025, avant d’être officiellement lancé en septembre de la même année à Dijon. À l’initiative de Vincent Martin, PDG du Groupe Roger Martin, cette structure vise à offrir aux dirigeants d’ETI un espace d’échange, de réflexion stratégique et de représentation collective.
Comme le souligne Vincent Martin, les ETI souffrent encore d’un déficit de visibilité dans les débats économiques : elles représentent pourtant un pilier fondamental du tissu productif régional. Le club a donc été conçu comme une initiative de dirigeants, par les dirigeants et pour les dirigeants, reposant sur un esprit de coopération et de solidarité entre acteurs économiques.
Une région fortement marquée par l’industrie
La Bourgogne-Franche-Comté possède une longue tradition industrielle. Les chiffres confirment le poids économique de ces entreprises dans la région.
On y recense 164 établissements de taille intermédiaire, représentant environ 86 000 salariés et près de 20 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Parmi ces entreprises, 95 sont indépendantes et ont leur siège social dans la région, ce qui renforce leur ancrage territorial.
Près de 49 % des ETI régionales appartiennent aux secteurs de l’industrie et de la construction, confirmant la vocation industrielle du territoire. Plusieurs entreprises emblématiques illustrent cette dynamique, comme les Laboratoires Urgo, Parisot Industrie ou encore la Maison Louis Latour, fondée en 1797.
La structure capitalistique de ces entreprises témoigne également d’une forte tradition entrepreneuriale : 58 % des ETI françaises implantées dans la région sont familiales, ce qui favorise une vision stratégique de long terme et un attachement durable aux territoires.
Une dynamique collective déjà bien engagée
Depuis son lancement opérationnel en septembre 2025, le Club ETI Bourgogne-Franche-Comté a rapidement fédéré une partie significative du tissu économique régional.
En quelques mois seulement, 20 entreprises ont rejoint la structure, soit près d’un quart des ETI présentes dans la région. Ensemble, elles représentent plus de 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires et environ 22 000 salariés.
Cette adhésion rapide confirme l’intérêt des dirigeants pour un espace de dialogue et de coopération dédié à leurs problématiques spécifiques. Depuis octobre 2025, le club a déjà organisé plusieurs rencontres thématiques, notamment autour de sujets tels que la cybersécurité, la fiscalité, les ressources humaines ou encore les enjeux stratégiques liés à la transformation économique.
Ces réunions, qui se tiennent notamment à Dijon et à Besançon, permettent aux dirigeants de partager leurs expériences, d’échanger sur les défis communs et de renforcer les synergies entre entreprises.

Un réseau structuré autour de partenaires nationaux et régionaux
Le Club ETI Bourgogne-Franche-Comté s’appuie également sur un réseau de partenaires institutionnels solides. Au niveau national, il travaille étroitement avec le Mouvement des Entreprises de Taille Intermédiaire (METI), qui représente plusieurs milliers d’ETI françaises et mène un travail de plaidoyer auprès des pouvoirs publics pour défendre leurs intérêts.
Au niveau régional, le club collabore avec le MEDEF Bourgogne-Franche-Comté, afin de garantir une articulation cohérente avec l’ensemble des organisations patronales du territoire.
L’objectif n’est pas de se substituer aux structures existantes, mais plutôt de compléter l’écosystème économique en portant les spécificités et les besoins propres aux ETI.
Quatre priorités stratégiques pour renforcer les ETI
Le Club ETI Bourgogne-Franche-Comté s’est fixé plusieurs missions visant à renforcer le rôle de ces entreprises dans le développement économique régional.
La première consiste à améliorer la compétitivité des ETI, notamment dans un contexte marqué par les crises économiques successives et la concurrence internationale.
La deuxième ambition est de favoriser l’émergence de nouvelles ETI, en accompagnant les PME à fort potentiel de croissance dans leur développement.
La troisième priorité concerne l’emploi et l’ancrage territorial, avec une volonté affirmée de soutenir la relocalisation de certaines activités industrielles et de renforcer les dynamiques économiques locales.
Enfin, le club entend également accompagner la transition écologique des entreprises, notamment à travers la décarbonation de l’industrie, le développement de l’économie circulaire ou encore les nouvelles mobilités.
À moyen terme, l’organisation ambitionne de rassembler environ 40 entreprises, soit près de 40 % des ETI régionales.
Réindustrialiser la France : un défi économique majeur
La conférence organisée à Dijon s’inscrivait dans un contexte marqué par un constat préoccupant : la France a progressivement perdu une part importante de son industrie au cours des dernières décennies.
Selon plusieurs études économiques, près d’un quart des emplois industriels ont disparu depuis 1990, tandis que la part de l’industrie dans la valeur ajoutée nationale est désormais inférieure à 10 %.
Ce recul s’explique par plusieurs facteurs structurels : une fiscalité jugée lourde, un coût du travail élevé, une réglementation complexe ou encore un manque de foncier industriel disponible.
Face à ces défis, les ETI apparaissent comme un levier essentiel pour reconstruire un tissu productif solide et durable.
Des freins structurels identifiés
Le rapport « Produire et travailler en France — Mode d’emploi », réalisé pour le METI par l’économiste Olivier Lluansi, dresse un diagnostic particulièrement alarmant sur la situation industrielle française.
La France fait notamment face à des impôts de production parmi les plus élevés d’Europe, parfois jusqu’à sept fois supérieurs à ceux observés en Allemagne. Le coût horaire du travail industriel atteint également des niveaux élevés, dépassant les 46 euros par heure.
À ces contraintes économiques s’ajoute un environnement réglementaire extrêmement dense : près de 400 000 normes s’appliqueraient aux entreprises françaises, avec plusieurs centaines de nouvelles règles ajoutées chaque année.
Par ailleurs, les difficultés de recrutement dans l’industrie constituent un frein majeur à la croissance. Fin 2024, on estimait entre 50 000 et 60 000 le nombre de postes industriels non pourvus, ce qui représenterait plusieurs milliards d’euros de valeur ajoutée perdue chaque année.
Trois grandes familles de leviers pour relancer l’industrie
Pour inverser cette tendance, plusieurs pistes d’action ont été évoquées lors de la conférence. La première catégorie concerne les mesures à coût limité pour l’État, comme la simplification administrative, la mobilisation de la commande publique en faveur du « Made in France » ou encore la libération du foncier industriel.
La deuxième série de mesures vise à améliorer l’environnement économique des entreprises, notamment à travers une énergie compétitive et décarbonée, une fiscalité plus alignée sur les standards européens ou encore un soutien accru à l’apprentissage et à la formation industrielle.
Enfin, certaines réformes nécessitent des transformations plus profondes, notamment au niveau de l’État et de l’Union européenne. Parmi elles figurent la création d’un véritable code de l’industrie, la décentralisation de certaines décisions économiques vers les régions ou encore la mise en place d’un bouclier européen de réciprocité afin de garantir une concurrence plus équitable.
Les territoires au cœur de la renaissance industrielle
Les intervenants de la conférence ont insisté sur le rôle déterminant des territoires dans cette stratégie de réindustrialisation.
Les régions, les collectivités locales et les agences de développement économique disposent en effet de leviers importants pour accompagner les projets industriels, faciliter l’implantation d’entreprises et soutenir l’innovation.
Dans ce contexte, la Bourgogne-Franche-Comté apparaît comme un territoire particulièrement stratégique, compte tenu du poids de son tissu industriel et de la présence de nombreuses ETI.
Un projet industriel de long terme
Au-delà des débats techniques et économiques, la rencontre organisée à Dijon illustre une ambition plus large : réaffirmer la place de l’industrie dans le modèle économique français.
Pour les dirigeants d’ETI réunis au sein du club, la réindustrialisation ne peut pas être une politique ponctuelle. Elle doit s’inscrire dans une vision de long terme, mobilisant à la fois les entreprises, les pouvoirs publics et les territoires.
Dans cette perspective, les entreprises de taille intermédiaire entendent jouer un rôle moteur. Par leur capacité d’investissement, leur ancrage territorial et leur vision industrielle, elles pourraient devenir les acteurs clés de la renaissance industrielle française.
D.B
