À Dijon, dans l’hémicycle du conseil régional, le ton était donné dès les premières minutes. À l’ouverture de l’assemblée plénière des 29 et 30 avril 2026, le président de la Région Jérôme Durain a livré un discours dense, structuré et résolument politique. Pendant près d’une heure, l’exécutif régional a déroulé une feuille de route ambitieuse, entre défense du pouvoir d’achat, arbitrages budgétaires contraints et affirmation d’un rôle protecteur face aux crises.
Derrière la présentation institutionnelle, un fil conducteur s’impose : celui d’une collectivité qui entend amortir les chocs — économiques, sociaux et géopolitiques — tout en assumant un rapport de force de plus en plus marqué avec l’État.
Une entrée en matière institutionnelle… mais déjà très politique
L’ouverture du discours de Jérôme Durain n’avait rien d’anodin. Derrière les formules protocolaires, le président de la Région Bourgogne-Franche-Comté pose immédiatement un cadre politique clair : celui d’une majorité qui revendique son ancrage territorial et sa proximité avec les habitants.
En saluant les élus municipaux et intercommunaux récemment renouvelés, il insiste sur une « respiration démocratique » qui marque, selon lui, une relance du dialogue avec les territoires. Une manière de rappeler que l’action régionale ne peut exister sans un maillage local solide.
Dans le même mouvement, il défend fermement le Conseil économique, social et environnemental régional (CESER), qu’il refuse de voir relégué au rang d’ajustement budgétaire. « Le CESER ne sera pas une variable d’ajustement », insiste-t-il, affirmant ainsi une conception exigeante de la démocratie régionale, intégrant pleinement la société civile.
La présence de représentants lycéens dans l’hémicycle est également mise en avant. Un symbole assumé : celui d’une Région qui entend associer la jeunesse à la réflexion publique et inscrire son action dans le temps long.
Un discours rapidement rattrapé par les crises internationales
Mais ce moment institutionnel bascule rapidement vers un constat plus sombre. Le président élargit le propos, quitte le terrain local pour évoquer une situation internationale « très dégradée ». Les tensions au Moyen-Orient, le blocage du détroit d’Ormuz et la crise énergétique qui en découle ne sont pas présentés comme des événements lointains. Ils sont, au contraire, directement reliés aux réalités locales.
« Nous en payons déjà le prix fort », alerte Jérôme Durain, évoquant l’impact immédiat sur les finances régionales, notamment dans les secteurs des mobilités et des lycées, particulièrement énergivores.
Carburants en hausse, énergies coûteuses, inflation du quotidien : le président décrit une pression généralisée qui touche à la fois les ménages, les entreprises et les collectivités. En installant ce cadre, il construit un récit politique précis : celui d’une Région prise dans une crise globale qu’elle ne maîtrise pas, mais dont elle doit gérer les conséquences.
Pouvoir d’achat : une démonstration politique, chiffres à l’appui
Face à ce constat, Jérôme Durain déploie ce qui constitue le cœur de son argumentation : la défense du pouvoir d’achat. Et pour cela, il choisit une stratégie claire : démontrer plutôt qu’affirmer. Dans les lycées, la Région prend en charge une part importante des coûts de restauration. Pour un repas évalué à environ 10 euros, les familles ne paient souvent que 3,69 à 5 euros. « C’est entre 50 et 60 millions d’euros qui vont directement aux familles », rappelle-t-il.
Même logique pour les transports :
- les trains régionaux sont massivement subventionnés,
- les transports scolaires restent gratuits dans les zones concernées,
- les lignes de bus sont accessibles à tarif unique.
« Sur un billet de train à 100 euros, la Région en paye 70 », souligne-t-il, insistant sur l’effort consenti par la collectivité. Annonce notable : le gel des tarifs sur les petites distances, utilisées quotidiennement par les travailleurs. Une mesure ciblée, pensée comme une réponse directe à la hausse du coût de la vie. « Le pouvoir d’achat à la Région, c’est le matin, le midi, le soir », martèle le président. Une formule qui résume sa ligne : une action continue, concrète, et visible.
Un affrontement assumé avec l’État
Mais derrière cette politique volontariste, les contraintes budgétaires sont lourdes. Et sur ce point, le ton change nettement. Jérôme Durain désigne clairement un responsable : l’État. Il évoque des prélèvements à hauteur de 80 millions d’euros en deux ans, ainsi qu’un désengagement progressif dans plusieurs domaines clés, notamment la formation professionnelle.
« On peut faire mieux pour créer une relation de confiance », glisse-t-il, dans une critique à peine voilée. La conséquence est directe : la Région doit revoir ses ambitions à la baisse. Dans le domaine de la formation, la réduction des financements entraîne la suppression d’environ 1 700 places. Une décision assumée, mais contrainte. Ce passage marque un véritable tournant dans le discours. Le président ne se contente plus de décrire : il accuse, il alerte, il politise.
Former moins, mais cibler mieux : un choix sous contrainte
Face à cette situation, la Région adapte sa stratégie. Plutôt que de maintenir une offre large, elle choisit de concentrer ses moyens là où ils sont jugés les plus utiles : auprès des publics les plus fragiles, dans les territoires ruraux et dans les secteurs économiques en tension. Un recentrage présenté comme un choix de responsabilité.
Mais en filigrane, une réalité s’impose : la collectivité ne peut plus tout faire. Dans une région où le chômage repart à la hausse et où une partie de la jeunesse reste sans formation ni emploi, ce redimensionnement soulève des interrogations. Jérôme Durain lui-même le reconnaît implicitement : les marges de manœuvre se réduisent.
Agriculture : un pilier stratégique pour la souveraineté régionale
Le président consacre ensuite un long développement à l’agriculture, qu’il présente comme un secteur clé. Dans une région profondément marquée par cette activité, les enjeux sont multiples : revenus des exploitants, transition climatique, renouvellement des générations, dépendance aux intrants.
Pour y répondre, une convention avec la Chambre régionale d’agriculture est annoncée, dotée de 150 millions d’euros sur trois ans. Mais au-delà du montant, c’est la logique qui est mise en avant : renforcer la souveraineté alimentaire, soutenir la production locale et sécuriser les filières. « L’agriculture est un secteur essentiel de notre souveraineté », insiste le président.
L’eau, un enjeu stratégique majeur pour les années à venir
Autre axe fort : la gestion de l’eau. Le constat est sans appel. Entre sécheresses extrêmes — avec des cours d’eau pouvant disparaître localement — et épisodes d’inondation, la ressource devient instable. Face à cela, la Région entend structurer une réponse globale, intégrant les enjeux environnementaux, économiques et territoriaux.
Quatre axes sont définis :
- préserver les milieux aquatiques,
- améliorer la gestion de la ressource,
- adapter les espaces urbains,
- sensibiliser les populations.
« La ressource doit se penser sur le temps long », insiste Jérôme Durain. Un virage stratégique, qui inscrit l’action régionale dans une logique d’anticipation plutôt que de réaction.
Cybersécurité, addictions, transports : de nouveaux champs d’intervention
Le discours aborde également des sujets plus transversaux, révélateurs de l’évolution du rôle des Régions. La cybersécurité s’impose désormais comme une priorité. « Personne n’est à l’abri », rappelle le président, évoquant les attaques visant administrations et entreprises. Une mission a été confiée à l’agence régionale du numérique pour renforcer la protection des infrastructures.
Parallèlement, un travail est engagé sur les addictions, avec des expérimentations dans plusieurs lycées. Drogues, alcool, écrans : le phénomène est traité dans toute sa complexité. Enfin, des discussions sont en cours avec la gendarmerie et la SNCF pour renforcer la sécurité dans les trains régionaux. Autant de sujets qui témoignent d’un élargissement progressif des responsabilités régionales.
Économie : entre fragilités industrielles et signaux positifs
Sur le plan économique, le discours oscille entre inquiétude et optimisme mesuré. Jérôme Durain évoque les difficultés de certaines entreprises et les menaces pesant sur l’emploi dans certains territoires industriels. Mais il met également en avant des perspectives positives, comme l’investissement d’Arabelle Solutions à Chalon-sur-Saône.
« C’est la confirmation que notre région reste une grande région industrielle », affirme-t-il. Un message destiné à rassurer, dans un contexte de mutations économiques profondes.
Transparence et éthique : restaurer la confiance
En conclusion, le président aborde un enjeu plus politique : la confiance démocratique. Face à la défiance croissante envers les institutions, il propose de renforcer les outils existants :
- renouvellement du comité d’éthique,
- création d’un dispositif de signalement indépendant,
- partenariat avec Transparency International.
L’objectif est clair : garantir la probité de l’action publique et restaurer la confiance des citoyens.
Une Région entre protection et contraintes
Au terme de ce discours, une ligne politique se dessine nettement. La Région Bourgogne-Franche-Comté se positionne comme :
- un bouclier social face à l’inflation,
- un acteur économique engagé,
- une collectivité sous pression budgétaire,
- et une institution en adaptation permanente.
Mais une question demeure : jusqu’où cette stratégie pourra-t-elle tenir ? Car derrière l’affirmation d’un volontarisme régional, une réalité s’impose : celle de marges de manœuvre de plus en plus réduites. Un équilibre fragile, que l’exécutif régional devra désormais concrétiser dans ses décisions.
