Malgré une baisse importante du nombre d’accidents du travail depuis près de vingt ans, le secteur du bâtiment et des travaux publics reste confronté à une mortalité élevée et à de nombreux risques professionnels. L’OPPBTP veut désormais agir davantage sur l’organisation des entreprises, les comportements et les décisions prises au quotidien sur les chantiers.
La prévention doit devenir un réflexe partagé par tous les professionnels du bâtiment et des travaux publics, du dirigeant à l’apprenti. C’est l’ambition du plan Horizon 2030 présenté par l’Organisme professionnel de prévention du bâtiment et des travaux publics, l’OPPBTP, le 28 avril 2026, à l’occasion de la Journée mondiale de la sécurité et de la santé au travail.
Adopté par le Conseil du Comité national le 3 décembre 2025, ce nouveau plan stratégique fixe les orientations de l’organisme pour les cinq prochaines années. Il doit prolonger les actions déjà engagées tout en répondant aux limites des politiques actuelles. Pour l’OPPBTP, il ne suffit plus de mettre à la disposition des entreprises des outils, des formations et des méthodes : la prévention doit désormais être intégrée à chaque étape des projets, depuis leur conception jusqu’à la réalisation des travaux.
Cette stratégie est accompagnée d’une première campagne nationale, lancée le même jour sous la signature « Adoptons le réflexe prévention ». Déployée jusqu’à l’automne, elle vise en priorité les dirigeants et les encadrants afin de les aider à mieux organiser la prévention dans leur activité quotidienne.
Une baisse des accidents qui ne suffit pas
Le secteur du BTP a pourtant enregistré des progrès importants au cours des dernières années. Selon les données de la Caisse nationale de l’Assurance maladie reprises par l’OPPBTP, le nombre d’accidents du travail a diminué de 44,8 % entre 2007 et 2024. Cette évolution représente près de 59 000 accidents en moins.
La baisse s’est poursuivie durant le précédent plan stratégique. Entre 2021 et 2024, le nombre d’accidents du travail est passé de 89 112 à 72 633. Le taux de fréquence, qui rapporte le nombre d’accidents au volume d’heures travaillées, a reculé de 47,7 à 38,1, son niveau le plus bas sur la période étudiée.
Ces résultats montrent que les politiques de prévention, les actions de sensibilisation et les améliorations techniques ont produit des effets. Ils ne permettent toutefois pas de conclure que la situation est maîtrisée. En 2024, près de 146 décès liés au travail ont encore été recensés dans le secteur. Les accidents graves et mortels restent donc à un niveau jugé préoccupant par l’organisme.
À cette mortalité s’ajoutent des risques moins immédiatement visibles, mais dont les conséquences peuvent apparaître plusieurs années après l’exposition. De nombreux salariés restent notamment confrontés à l’usure professionnelle, aux troubles liés aux gestes répétitifs, aux manutentions, aux postures difficiles ainsi qu’aux risques chimiques. Les conditions d’hygiène et de vie sur certains chantiers demeurent également insuffisantes, ce qui peut fragiliser la santé des travailleurs et réduire l’attractivité des métiers du BTP.
Agir sur les habitudes et les décisions quotidiennes
Pour l’OPPBTP, l’enjeu principal réside désormais dans l’écart entre les règles de prévention connues et leur application réelle sur le terrain. Les équipements, les procédures et les documents obligatoires existent, mais ils ne sont pas toujours utilisés de manière systématique dans les situations de travail.
Les professionnels interviennent souvent dans des environnements changeants, soumis aux contraintes de temps, aux imprévus et à la coordination de plusieurs entreprises. L’expérience peut aussi créer un sentiment de maîtrise et conduire à banaliser certains dangers. Un geste répété chaque jour sans accident peut progressivement être considéré comme sans risque, même lorsqu’il ne respecte pas toutes les règles de sécurité.
Le plan Horizon 2030 cherche donc à agir sur ces habitudes, mais également sur l’organisation du travail et les pratiques managériales. La prévention ne doit plus apparaître comme une démarche séparée du chantier. Elle doit être prise en compte au moment de choisir le matériel, d’établir un calendrier, de répartir les tâches, d’accueillir un nouvel employé ou de réagir à un événement imprévu.
« La prévention ne peut plus être perçue comme une contrainte ou une obligation à part », souligne Paul Duphil, secrétaire général de l’OPPBTP. Elle doit, selon lui, être pleinement intégrée à la manière dont les entreprises conçoivent et réalisent leurs activités.
Cinq priorités pour les cinq prochaines années
Le plan Horizon 2030 repose sur cinq grandes orientations. La première consiste à diffuser plus largement la culture de prévention dans l’ensemble du secteur. L’organisme veut multiplier les rencontres avec les entreprises, les ateliers collectifs et les campagnes thématiques. Les supports numériques, les réseaux sociaux, les newsletters et les applications mobiles doivent également permettre de toucher davantage de professionnels.
La deuxième priorité concerne les très petites entreprises. Elles représentent 86 % des 203 000 entreprises adhérentes à l’OPPBTP, mais disposent rarement de services spécialisés ou de salariés entièrement consacrés à la prévention. L’organisme souhaite leur proposer des outils plus simples, immédiatement accessibles et adaptés à leurs contraintes. Un accès numérique spécifique, des communications ciblées et davantage d’actions de terrain doivent notamment être développés.
La formation constitue le troisième axe du programme. L’OPPBTP veut intégrer la prévention dès l’entrée dans les métiers du bâtiment. Le projet prévoit notamment le développement d’un Passeport Sécurité Étudiants et Apprentis, destiné à vérifier les compétences théoriques et pratiques des jeunes avant leur première prise de poste sur un chantier. L’objectif est également d’accompagner au moins 70 % des établissements et centres de formation initiale dans le développement d’une culture de prévention plus structurée.
La quatrième priorité élargit la démarche à l’ensemble de la chaîne de construction. Les maîtres d’ouvrage, maîtres d’œuvre, coordonnateurs, entreprises et sous-traitants doivent tous participer à la réduction des risques. L’organisme prévoit notamment d’accompagner des opérations significatives dans chaque région et de mieux intégrer les exigences de prévention dans les marchés et les projets.
Enfin, le cinquième axe porte sur l’analyse des accidents graves et mortels ainsi que sur les risques techniques prioritaires. L’OPPBTP veut approfondir l’étude des causes humaines et organisationnelles des accidents, poursuivre ses travaux sur l’amiante, la silice et l’usure professionnelle, et tester de nouvelles solutions numériques. Le soutien à l’innovation et aux jeunes entreprises spécialisées dans la santé et la sécurité fait également partie du programme.
Une campagne nationale pour passer de la théorie à la pratique
La campagne lancée en 2026 constitue la première déclinaison concrète de ce plan. Elle ouvre un cycle de campagnes annuelles consacrées à la culture de prévention. Chaque année, une thématique particulière sera développée à partir de situations rencontrées dans les entreprises.
Les prochaines actions pourront porter sur l’évaluation des risques et le document unique, la préparation des chantiers, la vérification des conditions avant une intervention, la gestion des compétences ou l’utilisation du matériel. La réaction face à l’imprévu sera également abordée à travers le principe du « stop and go » : lorsqu’une situation change ou qu’un danger apparaît, les professionnels doivent pouvoir arrêter l’intervention, réévaluer les risques et ne reprendre le travail qu’après avoir trouvé une solution adaptée.
Ces campagnes seront réunies autour de la signature « Adoptons le réflexe prévention », incarnée par une mascotte baptisée Réflexo. Celle-ci doit rendre les messages plus visibles et plus facilement identifiables, notamment auprès des dirigeants de petites entreprises et des équipes de chantier.
Une trentaine de vidéos diffusées jusqu’à l’automne
Pour toucher les professionnels au plus près de leur activité, l’OPPBTP lance également une websérie composée d’une trentaine d’épisodes d’environ une minute trente. Diffusées principalement sur les réseaux sociaux, ces vidéos mettront en scène des chefs d’entreprise, des encadrants, des compagnons et des apprentis confrontés à des situations concrètes.
Organisation insuffisante, changement de programme, matériel inadapté, consigne mal comprise ou événement imprévu : les épisodes doivent montrer comment une décision prise trop rapidement peut créer un risque et comment les équipes peuvent réagir. L’humour sera parfois utilisé pour rendre les messages plus accessibles, sans minimiser les dangers.
Ce volet de communication sera complété par des affiches, des kits destinés aux entreprises et des supports numériques. L’objectif est d’installer des messages simples, mais surtout de conduire les professionnels vers des outils leur permettant d’engager une véritable démarche de prévention.
Un autodiagnostic et des parcours personnalisés
Un nouvel autodiagnostic en ligne doit ainsi permettre aux entreprises d’évaluer leurs pratiques. À partir de leurs réponses, elles pourront identifier leurs points forts et les domaines dans lesquels elles doivent progresser.
Les professionnels seront ensuite orientés vers des parcours correspondant à leur niveau de maturité. Des formations, des modules en ligne, des documents à diffuser auprès des salariés, des ateliers collectifs ou un accompagnement par un conseiller pourront leur être proposés.
Cette approche doit permettre de répondre aux différences importantes qui existent entre les entreprises. Une structure qui commence à rédiger son document unique n’a pas les mêmes besoins qu’une société disposant déjà d’une organisation formalisée, de procédures internes et de salariés formés.
La campagne prévoit enfin des webinaires, des réunions d’information, des témoignages et des actions collectives organisées avec les relais locaux. Elle doit se poursuivre pendant plusieurs mois afin de laisser aux entreprises le temps de comprendre les messages et de les traduire en changements concrets.
Un bilan important pour le précédent plan
Pour préparer Horizon 2030, l’OPPBTP s’appuie sur les résultats obtenus au cours de son précédent programme. Plus de 45 000 entreprises ont bénéficié d’un accompagnement sur le terrain. Quelque 80 000 professionnels ont été formés, tandis que 250 000 étudiants ont été sensibilisés grâce au challenge « 100’ pour la vie ».
Près de 1 000 solutions adaptées aux chantiers étaient disponibles en 2025. La même année, le site preventionbtp.fr a enregistré 6,5 millions de visiteurs, contre environ 18,5 millions sur l’ensemble de la durée du plan. Plus de 90 documents techniques ont été produits en 2025 et quelque 460 000 ressources ont été téléchargées.
L’organisme, créé en 1947 et placé sous la tutelle du ministère du Travail, compte près de 400 collaborateurs répartis dans 14 agences régionales. Il intervient dans les domaines de l’information, de l’assistance technique, du conseil et de la formation.
Avec Horizon 2030, l’OPPBTP veut désormais changer d’échelle. Après avoir largement diffusé les outils et les connaissances nécessaires, il cherche à transformer la manière dont les décisions sont prises dans les entreprises. L’objectif est que la prévention ne soit plus seulement abordée lors des formations, des contrôles ou après un accident, mais qu’elle accompagne chaque geste et chaque étape d’un chantier.
