Dans une enquête publiée le 7 juillet 2026, l’association de défense des consommateurs CLCV alerte sur les promesses de santé, les dosages et les avertissements figurant sur certains compléments alimentaires. Après avoir étudié 40 produits destinés notamment à lutter contre le stress, à renforcer l’immunité ou à améliorer le métabolisme, elle réclame une révision en profondeur de la réglementation française et européenne.
Gélules contre le stress, comprimés pour soutenir les défenses immunitaires, extraits de plantes destinés au « confort urinaire » ou produits promettant de contribuer à l’équilibre de la glycémie : les compléments alimentaires occupent une place croissante dans les rayons des pharmacies, des parapharmacies, des grandes surfaces et sur les plateformes de commerce en ligne. Derrière cette abondance de produits et de promesses, la CLCV estime cependant que les consommateurs évoluent dans un marché insuffisamment encadré.
Dans son dossier publié en juillet 2026, l’association nationale de défense des consommateurs parle d’un secteur « aux allures de Far West ». Elle pointe une réglementation fragmentée, des contrôles encore insuffisants et une frontière parfois difficile à distinguer entre le complément alimentaire et le médicament. Son enquête repose sur l’examen de 40 produits : 36 ont été repérés dans des points de vente physiques et quatre sur des sites de vente en ligne. Les sites internet des fabricants ont également été étudiés. Quatre grandes catégories ont été ciblées : le stress et la santé mentale, l’immunité, la santé féminine et le métabolisme.
Un marché en pleine expansion
L’alerte intervient dans un contexte de forte croissance du secteur. En s’appuyant sur des données professionnelles, la CLCV indique que le marché européen des compléments alimentaires pourrait passer de 40 à 60 milliards de dollars d’ici à 2030, avec une progression annuelle estimée à environ 7 %. Au moins 30 000 références seraient déjà commercialisées en France en 2026.
Cette progression s’explique notamment par la recherche de bien-être, le vieillissement de la population, le développement de l’automédication et les habitudes prises depuis la crise sanitaire. Le marché reste toutefois très dispersé, avec de grands laboratoires, de petites entreprises, des circuits traditionnels et une multiplication des ventes sur Internet.
Pour la CLCV, le principal problème tient au statut hybride de ces produits. Les compléments alimentaires sont juridiquement considérés comme des denrées alimentaires. Ils ne sont donc pas soumis aux mêmes procédures qu’un médicament, lequel doit faire l’objet d’une évaluation préalable de sa qualité, de son efficacité et de sa sécurité avant d’obtenir une autorisation de mise sur le marché. Pourtant, leur présentation sous forme de gélules, de comprimés ou d’ampoules, ainsi que certaines promesses formulées sur les emballages, peuvent leur donner une apparence médicale.
Des allégations sur les plantes toujours en attente d’évaluation
L’enquête insiste particulièrement sur les allégations de santé associées aux plantes. Pour les vitamines et les minéraux, les formulations autorisées sont encadrées par une liste européenne et doivent avoir été évaluées scientifiquement. La situation est beaucoup plus floue pour les plantes et les extraits végétaux.
Depuis plus de quatorze ans, plusieurs milliers d’allégations dites « botaniques » demeurent en attente d’une décision définitive au niveau européen. Dans le cadre d’un régime transitoire, certaines peuvent continuer à être utilisées sans avoir bénéficié d’une validation comparable à celle exigée pour les vitamines et les minéraux.
Selon l’analyse de la CLCV, 17 des 31 produits à base de plantes examinés, soit 55 %, présentent des formulations jugées trop vagues. Des expressions comme « humeur positive », « équilibre émotionnel », « bien-être émotionnel » ou « favorise un état d’esprit positif » renvoient davantage à des sensations subjectives qu’à des bénéfices précisément mesurables.
Cette communication est particulièrement présente sur les produits consacrés au stress, à l’anxiété ou à la fatigue émotionnelle. Elle permet de suggérer un effet bénéfique tout en restant suffisamment générale pour ne pas formuler directement une promesse de traitement. La CLCV considère que cette situation entretient une zone grise dans laquelle les consommateurs peuvent difficilement mesurer la portée réelle des messages affichés.
L’association relève également que 19 des 31 compléments à base de plantes étudiés, soit 61 %, utilisent des verbes ou des expressions comme « réduire », « soulager », « prévenir », « améliorer » ou « prise en charge ». Ces termes peuvent laisser penser que le produit agit directement sur un symptôme ou sur un trouble de santé.
Or, la réglementation interdit d’attribuer à un complément alimentaire des propriétés de prévention, de traitement ou de guérison d’une maladie humaine. Un complément peut être présenté comme contribuant au fonctionnement normal de l’organisme, mais il ne doit pas se substituer à un médicament ni revendiquer une efficacité thérapeutique.
Des emballages qui reprennent les codes du médicament
Au-delà des mots employés, la CLCV s’est intéressée à la présentation générale des produits. Cinq des 40 compléments examinés affichent des représentations d’organes ou des visuels inspirés de l’univers médical. Associées à des expressions relatives aux voies respiratoires, à la concentration, à la glycémie ou au confort urinaire, ces images peuvent renforcer l’idée d’une action ciblée sur une pathologie.
L’association indique également que 30 produits sur 40 utilisent un vocabulaire susceptible d’évoquer indirectement une maladie ou un trouble. Certains noms comportant le suffixe « Cys » peuvent, par exemple, faire penser à la cystite. D’autres mettent en avant le « contrôle de la glycémie », le « métabolisme de l’insuline » ou « l’assimilation des sucres », des notions immédiatement associées au diabète dans l’esprit d’une partie du public.
Des expressions comme « sans dépendance », « sans accoutumance » ou « sans sevrage » contribuent elles aussi à rapprocher ces produits du registre pharmacologique. Présentées comme des arguments rassurants, elles introduisent implicitement une comparaison avec des traitements médicamenteux susceptibles de provoquer une dépendance.
La promesse de rapidité constitue un autre levier marketing relevé dans le dossier. L’utilisation du terme « Flash » ou de formulations telles qu’un « effet ressenti dès le premier jour » peut suggérer une efficacité immédiate. Plusieurs fabricants interrogés par la CLCV ont cependant contesté cette interprétation. Le laboratoire commercialisant l’un des produits concernés a notamment expliqué que le mot « Flash » décrivait son mode d’utilisation et la durée de la prise, et non une promesse thérapeutique.
Sur Internet, des messages encore plus affirmatifs
La communication commerciale ne s’arrête pas aux emballages. Sur les sites des fabricants, les explications sont parfois plus développées et plus affirmatives. La CLCV cite notamment des discours consacrés à la régulation de la glycémie, à l’action de l’insuline ou à la protection des vaisseaux sanguins.
Les avis publiés par les clients peuvent également accentuer la confusion. Certains commentaires comparent directement les compléments à des antidépresseurs ou affirment qu’ils permettent d’éviter un traitement médical. D’autres évoquent une utilisation chez des enfants alors que le produit est déconseillé aux moins de 12 ans.
Interrogé par la CLCV, un laboratoire a indiqué avoir supprimé un avis susceptible d’entraîner une mauvaise compréhension de l’usage de son produit et avoir renforcé son système de modération. Pour l’association, cette réaction montre que les fabricants peuvent agir, mais qu’une obligation plus générale de surveillance des contenus promotionnels et des témoignages publiés sur leurs propres sites serait nécessaire.
Des avertissements sanitaires jugés incomplets
Tous les produits examinés comportaient les avertissements généraux obligatoires. Ils indiquaient notamment de ne pas dépasser la dose journalière recommandée, de tenir le produit hors de portée des jeunes enfants et de ne pas utiliser les compléments alimentaires comme substituts d’une alimentation variée et équilibrée.
La CLCV constate toutefois que les précautions spécifiques recommandées pour certaines plantes ou certaines populations ne sont pas toujours reprises. Parmi les 37 produits pour lesquels un avertissement destiné à une catégorie particulière était attendu, cinq, soit 14 %, ne comportaient pas la mention correspondante. Il peut s’agir d’une recommandation réservant le produit aux adultes ou le déconseillant aux enfants, aux femmes enceintes ou aux femmes allaitantes.
Parmi les 24 produits susceptibles de nécessiter une mise en garde liée à une pathologie ou à un traitement en cours, sept, soit 29 %, ne présentaient pas l’avertissement attendu. Certaines plantes peuvent pourtant être déconseillées en cas de troubles hépatiques, cardiaques, endocriniens ou lors de la prise de médicaments agissant sur le système nerveux.
L’enquête montre aussi que seuls 13 compléments sur 40 recommandent au consommateur de solliciter l’avis d’un professionnel de santé. Pour l’association, cette proportion est insuffisante alors que des interactions peuvent survenir entre des compléments, des médicaments et certains aliments.
Des dosages parfois supérieurs aux recommandations
La question des quantités constitue l’un des résultats les plus préoccupants de l’étude. Sur les 40 produits examinés, 16 contiennent des vitamines ou des minéraux. Parmi eux, dix, soit 63 %, dépassent pour au moins un nutriment la dose journalière maximale préconisée par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. Les dépassements relevés concernent notamment le magnésium, les vitamines B1, B8 et C, le zinc ou le chrome.
La CLCV rappelle que les valeurs nutritionnelles de référence affichées sur les emballages ne constituent pas des seuils de sécurité. Elles servent à informer sur les apports nutritionnels moyens, mais ne permettent pas au consommateur de savoir à partir de quelle quantité un risque peut apparaître.
L’association prend l’exemple d’un produit apportant 500 milligrammes de vitamine C par jour, soit 625 % de la valeur nutritionnelle de référence. Cette quantité dépasse à la fois la teneur maximale fixée par l’arrêté français actuellement cité dans le dossier et la valeur recommandée par l’Anses dans un avis plus récent.
Le fabricant concerné a répondu que la nouvelle recommandation de l’Anses était encore en discussion et ne constituait pas, à ce stade, une norme applicable. Cet échange illustre précisément le décalage entre les recommandations scientifiques, les textes réglementaires en vigueur et les pratiques des entreprises.
Pour les plantes, la situation apparaît plus complexe encore. Il n’existe pas de doses journalières maximales harmonisées au niveau européen pour de nombreux extraits végétaux. La concentration des substances actives peut varier selon la partie de la plante utilisée, la méthode d’extraction ou le solvant employé. Le risque augmente lorsque les consommateurs associent plusieurs compléments, consomment des aliments enrichis ou suivent parallèlement un traitement médical.
La CLCV réclame une réforme européenne
Face à ces constats, la CLCV demande la fin du régime transitoire applicable aux allégations concernant les plantes. Elle souhaite que l’Autorité européenne de sécurité des aliments procède à une évaluation scientifique des formulations en attente et qu’une liste officielle des allégations autorisées soit établie.
L’association réclame également un renforcement des contrôles et des sanctions contre les messages trompeurs, aussi bien sur les emballages que sur les supports numériques. Elle demande que les fabricants soient responsables des avis et témoignages diffusés sur leurs sites lorsqu’ils présentent les compléments comme des traitements médicaux.
Sur les emballages, la CLCV souhaite rendre obligatoires les avertissements sanitaires recensés par l’Anses et par la plateforme publique Compl’Alim. Elle préconise une mention claire sur les risques d’interactions médicamenteuses, une invitation à consulter un professionnel de santé et une information sur le dispositif de nutrivigilance permettant de signaler les effets indésirables.
Enfin, elle appelle la France à actualiser ses teneurs maximales en vitamines et minéraux et demande une harmonisation européenne des doses journalières pour les plantes, les extraits végétaux et les autres substances à but nutritionnel ou physiologique. Elle défend également la création d’une base de données publique européenne recensant la composition détaillée des produits commercialisés.
En attendant une éventuelle évolution de la réglementation, l’association recommande aux consommateurs de ne pas considérer la supplémentation comme une réponse automatique à la fatigue, au stress ou à un problème de santé. Elle conseille de rechercher d’abord la cause du besoin, de demander l’avis d’un professionnel, d’éviter les prises prolongées et le cumul de plusieurs produits, et de rester prudent devant les promesses d’efficacité rapide ou les formulations trop générales.
