Ce qui devait être un débat sur de nouveaux tarifs du pôle culturel de la Cité internationale de la gastronomie et du vin a tourné à la confrontation politique, lundi 21 septembre, au conseil municipal de Dijon. Axel Sibert a dénoncé le coût du projet et la chute des recettes de billetterie, allant jusqu’à comparer la Cité au « Titanic ». La maire de Dijon et François Deseille ont vivement répliqué, défendant la fréquentation du pôle culturel et accusant l’opposition de mélanger les difficultés des commerces privés avec le fonctionnement de l’équipement public.
Il était question, au départ, de quelques euros et de tarifs réduits. Mais le rapport n° 15 du conseil municipal de Dijon du 21 septembre 2026 aura finalement rouvert l’un des dossiers les plus sensibles de la politique municipale : la Cité internationale de la gastronomie et du vin.
Présenté par François Deseille, troisième adjoint à la maire chargé des finances et de la Cité internationale de la gastronomie et du vin, le texte proposait plusieurs adaptations tarifaires concernant les billets et prestations du pôle culturel. Des mesures destinées notamment aux familles monoparentales, aux étudiants, aux demandeurs d’emploi, aux personnes en situation de handicap et à leurs accompagnants.
« Dès qu’il y a un changement tarifaire, nous sommes obligés de le passer au conseil municipal, et tant mieux, ça permet une grande transparence », a défendu François Deseille.
L’adjoint a également rappelé que les expositions permanentes étaient gratuites et revendiqué la place prise par le site dans l’offre culturelle dijonnaise. Mais le débat n’est pas longtemps resté sur le terrain des tarifs.
Axel Sibert : « Ce n’est plus une croisière, c’est le Titanic »
Pour Axel Sibert, conseiller municipal du groupe Agir pour Dijon, droite, centre et indépendants, les mesures sociales proposées ne constituent pas le problème principal.
« Nous n’avons évidemment aucun problème avec le principe de faciliter l’accès à la culture pour les familles monoparentales ou pour les seniors dans le cadre de la Semaine bleue », a-t-il commencé.
L’élu a cependant interrogé la portée réelle du dispositif destiné aux familles monoparentales. Il a évoqué un tarif de 3 euros au lieu de 7,50 euros pour les enfants, mais limité à douze places par trimestre à retirer auprès du CCAS.
Selon lui, cela représente 48 places par an alors que près de 6 000 familles monoparentales seraient recensées à Dijon, dont 29 % en situation de pauvreté.
« Quel est réellement l’impact de cette mesure et surtout, pourquoi avoir choisi le critère de la monoparentalité plutôt qu’un critère de revenu ? », a-t-il demandé, soulignant qu’une famille monoparentale pouvait disposer de revenus élevés tandis qu’un foyer avec deux parents pouvait rencontrer d’importantes difficultés financières.
Puis Axel Sibert a changé d’échelle.
Selon lui, les modifications successives de la grille tarifaire depuis l’ouverture de la Cité témoignent des difficultés persistantes du projet. Il affirme qu’une quinzaine de délibérations tarifaires ont déjà été présentées depuis son ouverture.
Surtout, l’élu d’opposition a remis sur la table la question du coût.
Il a évoqué « environ 3 millions d’euros par an » pour la collectivité concernant le pôle culturel, soit, selon les chiffres qu’il a présentés, 12 millions d’euros depuis l’ouverture pour le fonctionnement et « près de 40 millions d’euros au total ».
Une estimation que la majorité contestera frontalement quelques minutes plus tard. Axel Sibert a également comparé ces montants aux 6 millions d’euros annoncés pour adapter les 75 écoles de Dijon aux épisodes de canicule.
Les difficultés du privé au cœur de la bataille
L’élu d’opposition a ensuite insisté sur la situation des entreprises implantées sur le site, alors que plusieurs acteurs privés connaissent des difficultés. « Les difficultés des acteurs privés présents sur le site n’ont rien de réjouissant », a-t-il déclaré, évoquant notamment les 44 emplois du Village gastronomique concernés par un redressement.
Pour Axel Sibert, ces entreprises ne doivent pas devenir les responsables désignés des difficultés de la Cité. « Quand un acteur privé est en difficulté, il supporte aussi un risque économique. Il fait vivre des commerces et des emplois », a-t-il rappelé.
Et l’attaque est devenue beaucoup plus politique.
Le conseiller municipal a reproché à la majorité de maintenir le pôle culturel « avec l’argent public », alors que le projet devait, selon lui, être notamment porté par la fréquentation touristique.
Il a ensuite cité les chiffres de fréquentation et de recettes transmis par la Ville. Selon lui, les recettes cumulées de billetterie et de boutique ont diminué de 41 % depuis l’ouverture et les seules recettes de billetterie de 53 %.
« Chaque euro en moins de recettes censées venir de touristes étrangers est un euro compensé par le contribuable dijonnais », a-t-il lancé.
Puis est venue la formule qui a marqué le débat. Évoquant les promesses initiales selon lesquelles le projet devait atteindre progressivement son « rythme de croisière », Axel Sibert a lâché : « Ce n’est plus une croisière, c’est le Titanic. »
La maire : « Je n’ai jamais dit que c’était de la faute des acteurs privés »
Directement mise en cause, la maire de Dijon a immédiatement répondu. Elle a d’abord contesté avoir fait porter la responsabilité des difficultés de la Cité sur les exploitants privés. « Je n’ai jamais dit que c’était de la faute des acteurs privés », a-t-elle répliqué.
La maire a rappelé l’organisation particulière du site : d’un côté, une partie publique comprenant le pôle culturel et ses expositions ; de l’autre, des surfaces commerciales privées dont la Ville n’est pas propriétaire. Une distinction qui sera au cœur de toute la réponse de la majorité.
Sur la fréquentation, la maire a avancé le chiffre de 185 000 visiteurs en 2025. « Ça a été une bonne année. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les chiffres », a-t-elle affirmé. Elle a également défendu le choix de la gratuité des expositions permanentes, rappelant que le musée des Beaux-Arts de Dijon est lui aussi gratuit.
Selon elle, le pôle culturel de la Cité a constitué en 2025 le troisième site culturel le plus visité.
Une baisse en 2026 que la maire attribue aussi à la canicule
La maire n’a pas nié une baisse de fréquentation en 2026. Mais elle refuse d’en faire la démonstration d’un échec propre à la Cité. Elle a notamment évoqué la baisse observée pendant l’été, qu’elle rapproche de celle enregistrée dans d’autres établissements culturels. « La canicule a fait que beaucoup moins de personnes sont venues au musée des Beaux-Arts, au musée archéologique et donc, proportionnellement, moins à la Cité de la gastronomie », a-t-elle expliqué.
La maire a également avancé une autre explication : les difficultés judiciaires de certains commerces privés pourraient avoir créé de la confusion auprès du public. Selon elle, certaines personnes pensent désormais que l’ensemble du site est fermé, y compris son espace culturel.
Elle reproche ainsi à l’opposition de partir de données réelles pour construire, selon elle, une conclusion fausse. « Vous prenez un chiffre de la baisse et vous le faites à votre avantage avec un raisonnement qui n’est pas juste », a-t-elle lancé à Axel Sibert.
« Les locaux ne nous appartiennent pas »
L’autre ligne de fracture porte sur l’avenir des espaces commerciaux. Axel Sibert a rappelé les propositions de son groupe : installer des locaux tertiaires, développer de l’enseignement supérieur ou encore créer une maison des entreprises. Mais la maire a opposé une limite très concrète à ces propositions.
« Aujourd’hui, sur la partie privée, les locaux ne nous appartiennent pas », a-t-elle insisté. « Vous pouvez nous dire : faites ça, faites ça. Moi aussi, j’ai plein d’idées. Mais en fait, on n’est pas chez nous. »
our la majorité, la Ville ne peut donc pas décider seule de l’affectation de surfaces appartenant à des propriétaires privés.
La maire exclut également de transformer le pôle culturel en espace tertiaire. « C’est un espace culturel », a-t-elle tranché.
Quant au coût de ce pôle, elle l’assume comme celui de tout équipement culturel public. « La culture, elle n’est jamais bénéficiaire », a-t-elle rappelé, citant l’Opéra, le musée des Beaux-Arts ou encore le théâtre.
François Deseille : « Ce n’est pas un échec »
François Deseille a ensuite repris la parole. Et le ton est encore monté.
L’adjoint reproche à l’opposition d’entretenir en permanence une image négative de la Cité. « C’est dommage que vous soyez toujours dans le négatif sur ce projet », a-t-il lancé. Lui aussi s’appuie sur les chiffres de fréquentation. « Quand vous dites que ça ne marche pas, le pôle culturel, franchement, à un moment, il faut être honnête avec soi-même : 180 000 visiteurs, et là, ce sont des tickets. Il y a bien des gens qui viennent. 185 000 exactement sur une année. »
François Deseille a comparé cette fréquentation à celle d’autres sites culturels. Il a cité environ 450 000 visiteurs pour les Hospices de Beaune et 250 000 pour le musée des Beaux-Arts de Dijon.
Puis il a résumé sa position en quelques mots : « Ce n’est pas un échec. » Oui, reconnaît-il, le pôle culturel coûte de l’argent public. Mais il estime que cette situation est celle de tous les musées et équipements culturels.
3 millions ou 1,6 million d’euros ? La bataille des chiffres
C’est sur le coût du pôle culturel que la confrontation a été la plus nette. Axel Sibert évoquait environ 3 millions d’euros par an. François Deseille réfute ce montant. « Quand vous dites 3 millions, vous avez vu ça où ? », a-t-il lancé, rappelant qu’une réunion organisée le 8 juillet avait, selon lui, permis de présenter les chiffres aux élus d’opposition.
L’adjoint donne alors son propre montant : 1,6 million d’euros de frais de fonctionnement pour le pôle culturel. Selon lui, les calculs avancés par l’opposition additionnent des éléments qui ne devraient pas l’être, notamment le parking. « Vous englobez en face le parking. Vous mettez tout dedans », a-t-il reproché.
François Deseille a également défendu l’activité du parking, faisant état de plus de 100 places prises par une entreprise installée à proximité et d’environ 200 abonnements mensuels.
« Arrêtez d’abîmer cet outil »
Au-delà des chiffres, l’adjoint a reproché à l’opposition de nuire à l’image même du site. Selon lui, répéter que la Cité coûte « une fortune » aux Dijonnais alimente l’idée que la municipalité injecterait de l’argent public dans les commerces privés en difficulté.
Ce qu’il dément catégoriquement.
« Ce n’est pas à nous », a-t-il rappelé au sujet du Village gastronomique et de ses commerces. Il reconnaît néanmoins que « certains projets » privés n’ont pas rencontré le succès attendu. Mais pour lui, cela ne doit pas conduire à condamner le pôle culturel. « Arrêtez d’abîmer toujours cet outil », a-t-il demandé.
François Deseille estime également que les critiques répétées peuvent finir par peser sur l’attractivité générale de Dijon, notamment dans la bataille que se livrent les villes pour attirer congrès et grands événements. « Vous vous rendez compte de ce que vous véhiculez comme image négative de la ville ? », a-t-il lancé.
La CCI appelée à travailler sur la relance commerciale
Sur la partie privée, la majorité reconnaît néanmoins qu’il faut agir. François Deseille a rappelé la réunion organisée le 22 mai autour de la gouvernance économique territoriale. Plusieurs organisations et acteurs économiques ont été associés aux réflexions, parmi lesquels la Chambre de commerce et d’industrie, le Medef, la CPME, la Chambre de métiers et de l’artisanat, l’Université Bourgogne Europe ou encore Vitagora.
La CCI travaille, selon lui, sur différents scénarios pour relancer l’activité commerciale du site. La Ville, elle, entend agir sur ce qu’elle maîtrise : l’animation et la fréquentation. François Deseille a ainsi rappelé que certains événements organisés à la Cité pouvaient attirer jusqu’à 10 000 personnes sur un week-end.
Pour l’adjoint, la collectivité doit donc continuer à créer du flux sans se substituer aux propriétaires et exploitants privés.
47 voix pour, 12 abstentions
Après ce long affrontement sur le bilan de la Cité, le conseil municipal est finalement revenu au point de départ : les tarifs du pôle culturel. Axel Sibert avait annoncé que son groupe ne s’opposerait pas aux mesures sociales mais s’abstiendrait sur les rapports concernant la Cité tant qu’une remise à plat de la stratégie ne serait pas engagée.
Le rapport n° 15 a finalement été adopté par 47 voix pour et 12 abstentions.
Une délibération tarifaire de quelques pages aura donc suffi à rouvrir un débat beaucoup plus large : celui du bilan de la Cité internationale de la gastronomie et du vin, quatre ans après son ouverture, et de la frontière que majorité et opposition ne placent manifestement pas au même endroit entre difficultés commerciales privées et réussite du pôle culturel public.