Face à la flambée des prix à la pompe, le gouvernement a sorti mardi 22 septembre un nouveau paquet d’aides de 450 millions d’euros. Chèque de 100 euros pour les « grands rouleurs », aides prolongées pour plusieurs professions, prime carburant défiscalisée et promesse de ne pas profiter fiscalement de la hausse : l’exécutif veut éviter que la crise des carburants ne se transforme en crise sociale. Mais ces mesures suffiront-elles à calmer la colère ? Probablement pas. Car derrière les annonces reste une réalité beaucoup plus brutale : pour des millions de Français, le prix affiché à la pompe ne baisse pas.
Le gouvernement savait qu’il était attendu au tournant. Mardi 22 septembre, six ministres se sont succédé à Bercy pour dévoiler une nouvelle réponse à la flambée des carburants. Avec un objectif évident : soulager les ménages et les professionnels les plus dépendants de leur véhicule, mais aussi tenter d’empêcher qu’une colère diffuse ne se transforme en mouvement social beaucoup plus large.
L’urgence est réelle. Mardi, le gazole atteignait en moyenne 2,41 euros le litre, un niveau record, tandis que le SP95 se situait autour de 2,17 euros et le SP98 à 2,27 euros. Entre le 11 et le 20 septembre, la consommation de carburant aurait même chuté de 30 % par rapport aux dix premiers jours du mois, signe que de nombreux Français commencent tout simplement à réduire leurs déplacements ou leurs dépenses face à l’envolée des prix.
Dans ce contexte, le gouvernement a annoncé 450 millions d’euros de mesures supplémentaires. La principale concerne les travailleurs qualifiés de « grands rouleurs ». L’aide sera renouvelée pour octobre, novembre et décembre et portée à 100 euros pour ces trois mois, contre 50 euros auparavant sur une période équivalente. Le nombre de bénéficiaires potentiels doit passer de trois millions à 5,5 millions de personnes. Pour en bénéficier, il faudra notamment utiliser sa voiture pour aller travailler et respecter certains critères de revenus et de distance. Un salarié seul pourra par exemple être éligible jusqu’à environ 2 050 euros net mensuels. Pour ceux qui ont déjà bénéficié de la première aide, le nouveau versement doit être automatique.
Sur le papier, l’élargissement est réel. Il ne faut pas le nier. Des millions de travailleurs pourront recevoir une aide supplémentaire et, pour certains foyers fragiles, 100 euros ne sont évidemment pas négligeables.
Mais c’est précisément là que commence le problème politique : une aide ponctuelle n’est pas une baisse du prix du carburant.
Au moment où l’automobiliste arrive à la station-service, le chiffre inscrit sur le panneau reste le même. Il doit toujours sortir plus de 100 euros pour certains pleins, parfois beaucoup davantage pour les professionnels ou les familles possédant de gros véhicules. Le chèque permet d’amortir une partie du choc, mais il ne modifie pas immédiatement la dépense quotidienne et, surtout, il ne répond pas à l’incertitude : combien coûtera le litre dans quinze jours, dans un mois ou au début de l’hiver ?
C’est probablement la principale faiblesse de la réponse gouvernementale. L’exécutif a choisi des aides ciblées plutôt qu’une réduction générale des taxes ou une remise immédiate à la pompe. Europe 1 résume ainsi la stratégie annoncée mardi : pas de baisse générale des taxes et pas de ristourne généralisée, le gouvernement préférant concentrer l’argent disponible sur les personnes les plus dépendantes de leur voiture.
Économiquement, le raisonnement peut se défendre. Une baisse généralisée coûterait plusieurs milliards d’euros et bénéficierait aussi aux ménages aisés. Mais politiquement et socialement, la logique est beaucoup plus difficile à faire entendre lorsque le carburant dépasse les deux euros.
Car la colère actuelle ne concerne plus seulement les ménages les plus pauvres. Elle touche les salariés périurbains, les artisans, les indépendants, les familles rurales, les infirmiers, les aides à domicile, les commerçants ou encore ceux qui n’ont tout simplement aucune alternative crédible à leur voiture. Tous ne rentreront pas nécessairement dans les cases prévues par les dispositifs d’aide.
Le gouvernement tente pourtant d’élargir son filet. Le plafond de la prime carburant que les employeurs peuvent verser à leurs salariés sera porté à 1 000 euros par an, sans fiscalité ni cotisations sociales. Mais là encore, il existe une limite importante : il s’agit d’une possibilité offerte aux entreprises, pas d’un chèque automatiquement versé à chaque salarié. Celui qui travaille dans une entreprise incapable ou peu disposée à financer cette prime ne verra rien changer sur sa fiche de paie.
Les infirmiers libéraux qui parcourent plus de 100 kilomètres par jour doivent, eux, bénéficier d’un bonus supplémentaire de 80 euros pendant deux mois, concernant environ 25 000 professionnels. Les aides à domicile pourront accéder plus facilement au dispositif des grands rouleurs. Les pêcheurs, agriculteurs et entreprises du BTP verront également leurs dispositifs prolongés jusqu’à la fin de l’année. Pour les pêcheurs, l’État prévoit notamment de couvrir jusqu’à 70 % de la hausse des coûts par rapport à la situation d’avant-crise et de proposer des prêts à taux zéro pouvant atteindre 50 000 euros.
Ces mesures peuvent empêcher certaines entreprises de basculer dans le rouge. Elles peuvent sauver de la trésorerie et limiter la casse. Mais elles ressemblent toujours davantage à une série de traitements d’urgence qu’à une solution durable.
Le gouvernement le sait. Il a également annoncé une « règle d’or » sur la fiscalité des carburants, qui doit être inscrite dans le budget 2027. Le principe consiste à garantir que l’État ne réalise pas de bénéfice fiscal supplémentaire lorsque les prix flambent : si la hausse du carburant provoque un surplus de recettes de TVA ou d’accises, cet argent devra être réorienté vers des dispositifs d’aide.
L’annonce est politiquement habile, notamment parce que l’accusation revient régulièrement dans le débat public : l’État profiterait de la hausse des prix pour engranger davantage de taxes. Bercy conteste cette idée et affirme au contraire avoir enregistré au 20 septembre 407 millions d’euros de recettes fiscales en moins, notamment en raison de la chute de la consommation.
Mais là encore, le calendrier pose problème. La règle d’or concerne le budget 2027. La colère, elle, est en septembre 2026.
Et c’est peut-être là que l’exécutif sous-estime le caractère profondément psychologique de cette crise. Pour beaucoup de Français, le carburant n’est pas une consommation choisie. C’est une dépense obligatoire. Prendre sa voiture n’est pas un luxe lorsque l’on habite à trente kilomètres de son lieu de travail, lorsque les transports en commun sont inexistants ou lorsque son métier impose de passer plusieurs heures par jour sur la route.
Chaque augmentation de dix centimes devient alors extrêmement visible. Elle apparaît plusieurs fois par semaine sur les immenses panneaux lumineux des stations-service. Peu de dépenses donnent au consommateur une perception aussi immédiate de la hausse des prix.
L’association 40 Millions d’automobilistes réclame depuis plusieurs semaines une baisse de la fiscalité. Le 22 septembre encore, son délégué général Pierre Chasseray estimait qu’une baisse beaucoup plus forte du prix du carburant était nécessaire et l’association multipliait les interventions dénonçant l’absence de diminution visible à la pompe. Elle avait déjà lancé quelques jours auparavant l’opération numérique « Balance ton plein » pour mobiliser les conducteurs contre le niveau des taxes.
La colère existe donc avant même que les nouvelles aides aient commencé à être versées.
Le précédent des pêcheurs devrait également alerter le gouvernement. Leur aide avait déjà été relevée à 35 centimes par litre, mais cela n’avait pas suffi à faire disparaître le mouvement de protestation. Des professionnels continuaient à réclamer un véritable blocage du prix du gazole, considérant les compensations insuffisantes face à l’explosion de leurs charges.
Le risque est désormais que le même raisonnement gagne une partie des automobilistes : « Vous nous donnez un chèque, mais le problème reste entier. »
Même au sein du paysage politique, cette politique des aides suscite des critiques. Christelle Morançais, numéro deux d’Horizons, a dénoncé mardi une « politique du chèque » et qualifié ces dispositifs de « chèques en bois », estimant qu’ils ne réglaient pas les difficultés structurelles rencontrées par les Français.
Cela ne signifie pas pour autant qu’une baisse massive des taxes serait simple. La France affiche déjà des finances publiques particulièrement dégradées. Le gouvernement doit donc résoudre une équation presque impossible : faire baisser la facture des automobilistes sans creuser davantage le déficit, soutenir les entreprises sans distribuer des milliards à tout le monde et empêcher une nouvelle explosion sociale alors que la situation internationale maintient une forte pression sur les cours du pétrole.
Mais c’est précisément pour cette raison que les annonces du 22 septembre risquent de ne pas calmer durablement la colère.
Elles peuvent acheter du temps. Elles peuvent soulager plusieurs millions de foyers. Elles peuvent empêcher certaines professions particulièrement exposées de décrocher. Elles peuvent même éviter, pendant quelques semaines, que les mécontentements ne convergent.
Mais elles ne changent pas encore le chiffre qui compte le plus pour l’automobiliste : celui affiché à l’entrée de la station-service.
Et tant que le gazole restera autour de 2,40 euros, tant que l’essence restera largement au-dessus des deux euros et tant que des millions de Français auront le sentiment de devoir choisir entre se déplacer, se chauffer, remplir leur réfrigérateur ou réduire d’autres dépenses, il sera difficile de parler d’apaisement.
Le gouvernement voulait envoyer mardi un message : nous avons entendu la colère.
Une partie des Français pourrait lui répondre : nous avons entendu les annonces, mais notre plein coûte toujours aussi cher.
Alors, ces 450 millions d’euros vont-ils calmer la colère ?
Non. Pas dans l’immédiat.
Ils peuvent empêcher l’incendie de prendre trop vite. Ils ne suppriment pas ce qui l’alimente.