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« J’ai remué ciel et terre » : à la prison de Dijon, le cri de détresse d’un père pour sauver son fils

Par Fabien Bauduin 2 novembre 2026

À 26 ans, Ilies Veibert, un jeune homme présentant des troubles psychiatriques importants et reconnu en situation de handicap, est incarcéré à la maison d’arrêt de Dijon. Son père, Frédéric, dénonce des violences subies en détention, des blessures, une profonde détresse psychologique et des conditions d’hébergement qu’il juge indignes. Son témoignage, accompagné de nombreux courriers et documents judiciaires, met en lumière une réalité plus large : celle de prisons françaises surpeuplées, où la protection des détenus les plus vulnérables devient un défi majeur.

Le mercredi 28 octobre 2026. Après près de deux mois d’attente et d’angoisse, Frédéric Veibert retrouve enfin son fils derrière les murs de la maison d’arrêt de Dijon. Ce premier parloir, il l’a espéré pendant de longues semaines. Mais les retrouvailles vont rapidement laisser place à l’effroi.

Sur le dessus des deux mains d’Ilies, 26 ans, son père découvre des marques qu’il décrit comme deux importantes cicatrices, d’environ deux centimètres de diamètre. Le jeune homme lui raconte avoir été agressé par un codétenu qui lui aurait infligé des brûlures à l’aide d’une cuillère chauffée au briquet. Ses lunettes de vue auraient également été brisées lors de cette agression.

Frédéric Veibert dit aussi avoir constaté des marques d’automutilation sur la poitrine de son fils.

Mais ce qui l’inquiète tout autant, c’est la peur dans laquelle celui-ci semble désormais vivre. Selon son récit, Ilies refuse de sortir en promenade, redoutant de nouvelles violences.

Et lorsqu’il regagne sa cellule, il doit, toujours selon son père, la partager avec deux autres détenus et dormir sur un simple matelas posé au sol.

Pour Frédéric Veibert, ce qu’il découvre dépasse ses pires inquiétudes. Depuis des semaines, il multipliait les alertes pour que la vulnérabilité psychiatrique de son fils soit prise en compte. Aujourd’hui, il craint que son incarcération ne détruise les progrès accomplis durant plusieurs mois de soins.

Une vie consacrée à protéger son fils

Pour comprendre la détresse de ce père, il faut remonter plusieurs années en arrière, bien avant l’incarcération. Originaire de Saint-Dizier, en Haute-Marne, Frédéric Veibert a élevé seul ses trois enfants à partir de 2012. Pendant plusieurs années, il explique avoir interrompu sa vie professionnelle pour se consacrer à leur éducation.

Parmi eux, Ilies nécessite une attention particulière. Selon les informations communiquées par son père, il présente depuis l’enfance des troubles du spectre de l’autisme et souffre de troubles psychiatriques ayant nécessité plusieurs prises en charge hospitalières.

Reconnu en situation de handicap, le jeune homme bénéficie également d’une mesure de curatelle renforcée, confirmée par des documents judiciaires consultés par la rédaction.

Son parcours a été marqué par plusieurs épisodes de souffrance psychique et des tentatives de suicide rapportées par son père.

Malgré ces difficultés, Frédéric Veibert s’est efforcé de préserver un environnement familial stable. Il avait notamment trouvé à son fils un petit logement situé à proximité du sien, afin de pouvoir l’accompagner au quotidien.

Le 19 mai 2026, leur vie bascule.

Ce jour-là, Ilies traverse une grave crise psychiatrique à son domicile. Alertées, les forces de l’ordre interviennent. La situation dégénère et un policier est blessé au cours de l’intervention. Le jeune homme est lui-même blessé avant d’être hospitalisé.

Son père ne cherche pas à nier la gravité des événements. Il explique avoir également demandé des nouvelles du fonctionnaire blessé.

Mais il insiste sur l’état psychiatrique dans lequel se trouvait son fils.

Une hospitalisation sous contrainte débute alors. Pendant plus de trois mois, Ilies est pris en charge dans un établissement psychiatrique.

Frédéric Veibert lui rend visite plusieurs fois par semaine. Le mercredi devient même un rituel : père et fils partagent un repas, parfois une pizza ou un kebab. Des moments simples, mais essentiels dans une vie familiale déjà éprouvée.

Peu à peu, l’état du jeune homme s’améliore.

Une amélioration médicale reconnue par la justice

Un document judiciaire apporte un éclairage essentiel sur cette période. Dans une ordonnance rendue le 3 septembre 2026, le tribunal judiciaire de Chaumont constate que les troubles ayant justifié l’hospitalisation sous contrainte se sont estompés.

La décision reprend les conclusions de plusieurs psychiatres. Ceux-ci font état d’une stabilisation de son comportement, de la disparition des manifestations délirantes observées à son arrivée et d’une adhésion aux soins durant son hospitalisation.

Les permissions de sortie accordées au jeune homme s’étaient également déroulées de manière satisfaisante.

La juge prononce donc la mainlevée de l’hospitalisation complète sous contrainte, tout en soulignant que l’état de santé d’Ilies nécessite toujours des soins et qu’un programme de suivi doit être envisagé.

Pour son père, cette décision représente alors un immense espoir. Il a même réaménagé son appartement pour pouvoir accueillir son fils.

Mais cet espoir sera de courte durée.

Dès le lendemain, le jeune homme est placé en garde à vue dans le cadre de la procédure liée aux violences du mois de mai. Il est ensuite mis en examen et placé en détention provisoire à Dijon.

Une nouvelle étape commence, cette fois derrière les barreaux.

Dans ses courriers aux autorités, Frédéric Veibert indique qu’une première expertise psychiatrique aurait conclu à l’abolition du discernement de son fils au moment des faits, au sens de l’article 122-1 du Code pénal. Le rapport d’expertise lui-même ne figure toutefois pas parmi les pièces examinées par la rédaction.

Cette question reste donc soumise à l’appréciation de l’autorité judiciaire.

Mais au-delà de l’issue pénale, une interrogation demeure : comment garantir la sécurité et la continuité des soins d’une personne présentant une telle vulnérabilité dans un établissement pénitentiaire déjà confronté à une surpopulation majeure ?

Dijon : des détenus à trois dans des cellules, des dizaines de matelas au sol

La situation rapportée par Frédéric Veibert s’inscrit dans une crise carcérale documentée depuis plusieurs mois à Dijon.

Dès février 2026, le syndicat pénitentiaire UFAP-UNSA Justice tirait la sonnette d’alarme, évoquant près de 50 matelas au sol et une surpopulation approchant les 250 % dans les secteurs concernés.

Le 26 mars, un mouvement de blocage de la prison était organisé par les agents pénitentiaires pour dénoncer des effectifs insuffisants et une promiscuité devenue ingérable.

En juillet, la directrice de la maison d’arrêt, Ingrid Delabarre, reconnaissait elle-même publiquement l’ampleur du phénomène. Le quartier des hommes comptait alors 247 détenus pour 109 places, soit un taux d’occupation de 226 %. Quarante et un matelas étaient installés au sol.

Les dernières statistiques ministérielles disponibles apportent un autre indicateur : au 1er septembre 2026, l’établissement comptait 350 détenus pour 185 places opérationnelles, soit une densité globale de 189,2 %.

Ces taux, mesurés à des dates différentes et parfois sur des périmètres distincts, ne sont pas directement comparables. Mais ils témoignent tous de la pression considérable qui s’exerce sur cette prison ancienne, mise en service au XIXe siècle.

Car derrière les pourcentages, il y a une réalité quotidienne.

Des cellules conçues pour un nombre limité d’occupants doivent accueillir davantage de personnes. Des matelas sont ajoutés à même le sol. L’intimité disparaît et les tensions peuvent s’exacerber.

Les détenus en subissent les conséquences, mais aussi les surveillants, confrontés à des conditions de travail toujours plus difficiles.

Le témoignage de Frédéric Veibert donne un visage à cette crise.

Selon lui, son fils dort par terre dans une cellule occupée par trois hommes. Une situation d’autant plus préoccupante que le jeune homme présente des troubles psychiques et aurait déjà subi des violences.

Brûlures, automutilation et peur des promenades

C’est le volet le plus alarmant du récit de Frédéric Veibert. Selon les déclarations recueillies auprès de son fils lors du parloir du 28 octobre, l’agression se serait produite durant un passage dans le secteur médico-psychologique de la prison.

Un autre détenu lui aurait brûlé le dessus des deux mains à l’aide d’une cuillère chauffée au briquet. Ses lunettes auraient été cassées au cours des faits.

Ilies aurait ensuite été changé de cellule. Mais cette mesure n’aurait pas suffi à dissiper sa peur.

Son père raconte que le jeune homme ne veut plus participer aux promenades, craignant de croiser son agresseur ou de se retrouver impliqué dans de nouvelles violences.

Les marques d’automutilation qu’il dit avoir constatées sur sa poitrine renforcent son inquiétude.

À la suite de ce parloir, Frédéric Veibert a immédiatement transmis un nouveau signalement à l’Observatoire international des prisons et à la Ligue des droits de l’homme.

Il demande notamment que les blessures soient examinées par un médecin, que la sécurité de son fils soit garantie et que ses lunettes soient remplacées.

À ce stade, les documents transmis ne comportent pas de constat médical indépendant permettant de confirmer les circonstances exactes de l’agression, ni de réponse de l’administration pénitentiaire sur les faits dénoncés.

Ils établissent en revanche que ces alertes ont été formulées et renouvelées auprès de plusieurs interlocuteurs.

La question de la continuité des soins demeure également centrale. Dans son récit, Frédéric Veibert indique que son fils lui a parlé d’une injection de neuroleptique administrée tous les quinze jours. Il n’est donc pas possible d’affirmer une absence totale de prise en charge médicale. En revanche, les éléments disponibles ne permettent pas d’apprécier si le suivi psychiatrique et psychologique est suffisant au regard de sa situation.

Un père face au silence et aux démarches administratives

Depuis l’incarcération de son fils, Frédéric Veibert a multiplié les démarches. Les documents transmis à la rédaction retracent ses courriers au Contrôleur général des lieux de privation de liberté, à l’Observatoire international des prisons, à la Ligue des droits de l’homme ainsi qu’aux autorités judiciaires.

Le 2 octobre, l’OIP lui confirme avoir contacté l’unité sanitaire de la maison d’arrêt pour s’enquérir de la prise en charge médicale du jeune homme.

Le 29 octobre, l’association indique ne pas avoir encore reçu de réponse à sa première sollicitation et propose une nouvelle relance à la suite des violences signalées.

Frédéric Veibert s’est également tourné vers l’Ordre des avocats de la Haute-Marne, estimant que la défense de son fils n’est pas suffisamment assurée.

Selon son récit, Ilies aurait rencontré son avocat lors de sa première comparution, mais ne l’aurait plus revu depuis. Le père affirme avoir tenté à plusieurs reprises de transmettre les informations médicales nécessaires à sa défense.

Un échange de courriels atteste d’une saisine de l’Ordre des avocats le 5 octobre et d’une réponse de son secrétariat le 20 octobre. Les éléments communiqués ne permettent toutefois pas de connaître l’ensemble des démarches accomplies par l’avocat. Nous avons tenté de joindre cet avocat à plusieurs reprises et lui avons laissé plusieurs messages vocaux. Malgré nos sollicitations répétées, nous n’avons, à ce jour, reçu aucun retour de sa part.

Une nouvelle audience serait prévue le 12 novembre 2026, selon les informations rapportées par la famille. Pour Frédéric Veibert, chaque jour compte.

Il raconte avoir longtemps vécu sans pouvoir parler directement à son fils, sans savoir comment il supportait son incarcération.

Dans son récit adressé à la rédaction, il confie avoir craint, durant cette période, qu’Ilies ne soit plus en vie. Une peur terrible pour ce père qui a consacré une grande partie de son existence à accompagner un enfant particulièrement fragile.

Plus de 90 000 détenus : la surpopulation carcérale atteint un nouveau record en France

Le cas d’Ilies Veibert soulève une question qui dépasse largement les murs de la prison dijonnaise. Au 1er septembre 2026, selon le ministère de la Justice, 90 020 personnes étaient détenues en France pour seulement 63 348 places opérationnelles.

La densité carcérale nationale atteignait 142,1 %. Dans les maisons d’arrêt, elle grimpait à 176,1 %.

Plus alarmant encore, 8 347 détenus dormaient sur un matelas posé au sol, contre 5 500 un an plus tôt.

Ces chiffres illustrent l’engorgement persistant du système pénitentiaire français.

Dans un avis publié le 2 juillet 2026, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté alertait sur les conséquences de cette surpopulation : restrictions d’activités, difficultés d’accès aux soins, dégradation des conditions de travail des personnels et augmentation des violences entre détenus.

L’institution soulignait notamment que la promiscuité pouvait favoriser des agressions graves, parfois difficiles à détecter ou à signaler par les victimes elles-mêmes.

Elle réclamait la mise en place d’un mécanisme contraignant de régulation carcérale, afin de mettre un terme, notamment, à la pratique des matelas au sol.

La situation interroge également sur la place des personnes atteintes de troubles psychiatriques en détention.

Car si une incarcération peut être légalement ordonnée dans le cadre d’une procédure judiciaire, elle ne dispense jamais les autorités de leur obligation de protection et de prise en charge médicale.

Et lorsqu’une personne détenue présente un risque d’automutilation, des troubles psychiatriques importants ou des signes de violences subies, la nécessité d’une réponse adaptée devient particulièrement pressante.

« J’ai remué ciel et terre »

Derrière les lettres recommandées, les demandes de rendez-vous et les sollicitations d’associations, il y a surtout un père épuisé par l’inquiétude, mais décidé à ne pas abandonner.

Frédéric Veibert travaille aujourd’hui comme médiateur social dans une maison de quartier associative. Il explique envisager de se consacrer de nouveau pleinement à son fils à l’issue de son contrat professionnel.

Dans le long récit qu’il a confié à la rédaction, une expression revient pour décrire ses démarches : « J’ai remué ciel et terre. »

Mais un autre souvenir raconte peut-être davantage encore la profondeur de ce lien.

Le 19 mai dernier, après la terrible crise qui allait conduire à l’hospitalisation d’Ilies, Frédéric Veibert se souvient avoir rejoint son fils au moment de son interpellation.

Selon son témoignage, le jeune homme, retrouvant un instant ses esprits, lui aurait dit : « Je t’aime papa. »

Son père lui aurait répondu : « Moi aussi, mon fils, je t’aime. »

Quelques mois plus tard, ce même père tente toujours de protéger son enfant, désormais derrière les murs d’une maison d’arrêt surpeuplée.

Son combat ne consiste pas à demander que la justice ignore les faits reprochés à Ilies. Il réclame que sa vulnérabilité soit entendue, que les violences dénoncées soient examinées et que sa santé ne se dégrade pas davantage.

Au-delà de cette histoire familiale, une interrogation s’impose : que devient le devoir de protection d’une société lorsque des personnes fragiles, malades ou en détresse doivent dormir sur des matelas au sol, dans des établissements où la surpopulation est devenue la norme ?

À Dijon comme ailleurs, la réponse ne peut se limiter à des statistiques.

Derrière chaque matelas posé au sol, il y a une personne.

Et parfois, à l’extérieur des murs, une famille qui redoute le pire.