L’émotion est encore vive au collège Champollion, situé dans le quartier des Grésilles, après l’incendie volontaire survenu dans la nuit de vendredi à samedi. Le bâtiment a été pris pour cible par un commando de quatre individus, provoquant d’importants dégâts matériels et un profond traumatisme au sein de la communauté éducative. Dans ce contexte tendu, Isabelle Cheviet, professeure d’espagnol au collège et responsable syndicale SNES-FSU Côte-d’Or, a accepté de livrer son témoignage après une rencontre avec le ministre et les autorités académiques.
« Le week-end a été hyper compliqué émotionnellement »
Dès les premières heures suivant l’incendie, enseignants et personnels ont dû faire face à un choc brutal. Isabelle Cheviet revient sur l’entretien qu’elle a eu avec le ministre, un moment qu’elle décrit avant tout comme une écoute attendue « Écoutez, on a eu une personne très à l’écoute, ça nous a fait du bien, parce que j’avoue que le week-end a été hyper compliqué émotionnellement pour tout le monde. On a imposé un petit peu ce qu’on voulait et ce qu’on ne voulait pas, mais on a été entendus. »
Parmi les premières décisions discutées, la question de la continuité pédagogique s’est rapidement posée. Mais pour les enseignants du collège Champollion, pas question d’imposer des cours à distance : « Alors, ce qu’on ne voulait pas, c’était faire de la visio jeudi-vendredi, parce qu’on a des élèves qui n’ont pas le matériel adéquat. Et puis, on ne voulait pas se retrouver, screenshotter et balader sur les réseaux sociaux, parce que ce n’est quand même pas un public hyper facile. »
Retrouver les élèves, coûte que coûte
Une autre solution a finalement été privilégiée : maintenir un lien physique avec les élèves avant les vacances, dans un cadre sécurisé : « Il nous a entendus. Il nous a suggéré – et en soi, on le rejoint totalement – de reprendre contact avec nos élèves physiquement, c’est-à-dire dans une salle de sport, un gymnase, et puis de les voir une heure, deux heures, comme on voudra, mais avant les vacances. »
Après la réunion au rectorat, enseignants et responsables se sont rendus au collège. Une visite marquée par la présence spontanée des élèves : « Et là, on avait plein d’élèves qui nous attendaient et qui ont été vraiment contents de nous voir, les profs, même les plus pénibles, ils sont venus nous dire bonjour, comment vous allez, etc. »
Pour l’enseignante, ce moment a confirmé une évidence : le lien entre élèves et professeurs reste fort, malgré la violence des événements.
« La force de notre collège, c’est le collectif »
Autre point central des discussions : l’avenir de l’établissement et la crainte d’une dispersion des élèves et des équipes : « On a dit qu’on ne voulait pas être dispatchés dans plusieurs établissements scolaires, parce que la force de notre collège, c’est le collectif, le collectif de profs. On travaille énormément tous ensemble, on s’entend très bien, on est très soudés. »
Une dispersion qui risquerait, selon elle, d’aggraver le décrochage scolaire. « On a déjà souvent du mal à faire venir certains élèves à l’école, c’est pas en les mettant beaucoup plus loin qu’ils iront plus à l’école. »
Des solutions provisoires sont à l’étude afin de maintenir l’ensemble de la communauté sur site : « Il y a un bâtiment au collège Champollion qui est vraiment inutilisable. Le deuxième bâtiment n’est pas touché, sauf le circuit électrique, ça, ça va être refait rapidement. Et on pourra essayer de mettre un maximum de classes dedans. Et puis, on a suggéré des préfabriqués dans la cour, on a un terrain de sport qui est assez grand. Il a entendu que nous voulions tous rester ensemble, et là aussi il est d’accord. Et il y a l’école primaire à côté qui a deux salles de classe à nous prêter. On va essayer, on attend les instructions, mais on est partis pour le moment sur des choses comme ça ! »
L’objectif est clair : « On a une forte identité au collège et on ne veut pas la perdre. »
Des élèves profondément traumatisés
Au-delà des dégâts matériels, l’incendie a laissé des traces psychologiques importantes chez les élèves : « Ah oui, oui, oui, oui, totalement. Samedi, il y avait des élèves devant le collège qui pleuraient. »
Tout au long du week-end, les messages se sont multipliés : « On a reçu tout le week-end des messages de parents qui nous remerciaient de l’enseignement, etc., mais aussi des messages de gamins qui nous disaient : “Je ne veux pas retourner à l’école, j’ai peur, j’ai peur, j’ai peur, mais je ne veux pas quitter Champollion, je ne veux pas aller ailleurs.” »
Un climat de violence installé depuis des années
Si l’incendie marque un tournant, il s’inscrit dans un contexte déjà lourd : « On est très soudés, on aime bien venir bosser là, on aime nos élèves, et pourtant ils sont durs. Mais bon, c’est une communauté, voilà. Comme on aime bien venir, on ne pense pas trop aux inconvénients, néanmoins, tous les matins, on voit les dealers, ça fait partie de notre quotidien, les enfants aussi. Il y a six mois, la médiathèque a brûlé par deux fois, il y a deux ans, l’école primaire aussi.
On y pense quand même, ça m’est déjà arrivé d’y penser en disant : « mais si un jour ils s’en prenaient au collège ! ».
Isabelle Cheviet enseigne depuis plus de quarante ans : « J’enseigne depuis 83, je suis au bord de la retraite. » Arrivée à Champollion en 2020, elle constate une accumulation d’événements graves : « Tous les ans, il y a quelque chose d’important, de grave, voire plusieurs fois par an. »
L’inquiétude pour l’avenir du collège
Si certains moyens supplémentaires ont été accordés, notamment en personnels éducatifs, les difficultés demeurent : « On a quand même des classes à 30 élèves avec un public difficile. Donc des moyens, on va en redemander. »
Mais c’est surtout l’avenir de l’établissement qui inquiète : « On risque de perdre encore des élèves. Les parents nous disent qu’ils ont peur de les envoyer maintenant. Et à terme, le risque, c’est une ghettoïsation. »
Un avertissement clair, alors que le collège Champollion tente de se relever d’un choc qui dépasse largement la question d’un simple bâtiment incendié. En dépit de la peur, de la fatigue et des incertitudes, les enseignants du collège Champollion continuent pourtant d’avancer, portés par un profond sens du devoir. Présents pour rassurer, maintenir le lien et protéger leurs élèves, ils font le choix de rester, ensemble, dans un environnement difficile qu’ils connaissent et qu’ils n’abandonnent pas. Leur engagement dépasse largement le cadre de l’enseignement : il est humain, collectif et profondément ancré dans la conviction que l’école reste un repère indispensable. À Champollion, malgré les flammes et les blessures, ce sont les professeurs qui tiennent encore debout l’institution.
