Du 15 janvier à la fin mars, le recensement de la population se déroule dans près de 8 000 communes en France. Si vous habitez dans l’une d’elles, vous êtes invité à répondre au questionnaire transmis par l’Insee. Le recensement permet de produire des données indispensables pour définir et ajuster les politiques publiques : répartition des moyens pour les écoles, les hôpitaux, les transports, le logement ou encore les services sociaux. À ce titre, y répondre est un acte citoyen important.
Cependant, plusieurs organisations syndicales et associatives de défense des droits — dont la LDH, la CGT, le MRAP, la FSU et Solidaires — appellent clairement la population à ne pas répondre à la question n°7, introduite en 2025, portant sur le pays de naissance des parents nés à l’étranger. Elles rappellent que cette question est facultative et que chacun a parfaitement le droit de la laisser sans réponse.
Une question qui ne porte pas sur la personne, mais sur ses parents
Traditionnellement, le bulletin individuel du recensement concerne la situation propre de la personne interrogée : sexe, date et lieu de naissance, nationalité, situation professionnelle, type de logement, composition du foyer, etc. Ces informations permettent de mieux comprendre les conditions de vie de la population et d’adapter les politiques publiques.
La nouvelle question introduite en 2025 rompt avec cette logique, puisqu’elle ne porte pas sur l’individu, mais sur ses parents, en demandant dans quel pays ils sont nés s’ils sont nés à l’étranger. Pour les organisations signataires, il s’agit d’un glissement problématique : définir les personnes non plus par ce qu’elles sont, mais par l’origine géographique de leurs parents, voire de leurs ancêtres. Elles refusent que l’identité administrative des individus soit ainsi liée à l’histoire migratoire de leur famille
Une justification officielle jugée peu crédible
Les autorités ont avancé que cette nouvelle donnée permettrait de mieux lutter contre les discriminations. Mais selon les syndicats et associations, cette justification n’est pas étayée par des engagements concrets. Aucune politique publique nouvelle n’a été annoncée pour utiliser spécifiquement ces données dans un objectif de réduction des inégalités.
Au contraire, lors du recensement précédent, le ministre de l’Intérieur avait déclaré ne pas vouloir que cette statistique serve à la « discrimination positive », exprimant ainsi son opposition à un usage de ces données pour corriger les inégalités. Il avait en revanche insisté sur la nécessité de mieux connaître les « mouvements migratoires », posant ainsi la question de l’objectif réel poursuivi : s’agit-il de mieux comprendre les discriminations ou de mieux suivre l’immigration, y compris à travers les générations ?
Pour les organisations, ce discours entretient une confusion dangereuse : les enfants de personnes migrantes ne sont pas des migrants. Les considérer comme tels contribue à les maintenir symboliquement dans une position d’altérité permanente, même lorsqu’ils sont nés en France et citoyens français.
Un risque de stigmatisation renforcé
Un autre élément d’inquiétude tient au contexte politique et social. Un sondage réalisé pendant le recensement de 2025 montre que les électrices et électeurs d’extrême droite approuvent cette question à près de 80 %, soit davantage que dans tout autre électorat. Ce soutien massif n’est pas anodin : c’est précisément dans ces courants politiques que l’on tend le plus à définir les individus en fonction de leurs origines familiales plutôt que de leur citoyenneté ou de leur parcours personnel.
Les organisations estiment que cette question risque donc d’alimenter les préjugés et de renforcer une vision ethnicisée de la société, où l’on classe les personnes selon leurs ascendances, génération après génération. Une telle approche va à l’encontre du principe d’égalité républicaine, fondé sur l’égalité des droits indépendamment de l’origine.
Des données existent déjà sur les discriminations
Les syndicats et associations rappellent également qu’il n’y a pas de manque de données pour analyser les discriminations. De nombreuses enquêtes statistiques, études sociologiques et travaux de recherche documentent déjà très largement les inégalités liées à l’origine, à la nationalité, au lieu de résidence ou au niveau social.
Ce qui fait défaut, selon eux, ce ne sont pas de nouvelles catégories statistiques, mais des politiques publiques volontaristes et durables. Les discriminations persistent dans de nombreux domaines : accès à l’emploi, déroulement de carrière, accès au logement, ségrégation territoriale, accès aux loisirs, aux soins et aux services publics. Les connaissances existent ; ce qui manque, c’est la volonté politique de transformer ces constats en actions concrètes et mesurables.
Un appel clair : répondre au recensement, mais pas à la question n°7
Les organisations ne remettent donc pas en cause le principe du recensement, qu’elles jugent indispensable à la vie démocratique et à la planification des politiques publiques. Elles appellent au contraire les habitantes et habitants concernés à y répondre.
Mais elles invitent chacune et chacun à exercer son droit de ne pas répondre à la question n°7, précisément parce qu’elle est facultative. Pour elles, ce refus ciblé est une manière d’exprimer un désaccord politique et citoyen avec une orientation jugée dangereuse, sans remettre en cause l’utilité globale du recensement.
Défendre l’égalité sans trier la population par origines
En conclusion, syndicats et associations affirment que la lutte contre les discriminations ne passe pas par une classification des individus selon l’origine de leurs parents, mais par des politiques publiques ambitieuses, contrôlées et évaluées, dans tous les secteurs de la vie sociale. Ils rappellent que l’égalité des droits ne se mesure pas à la quantité de données collectées, mais à la capacité des pouvoirs publics à garantir concrètement l’accès de toutes et tous aux mêmes droits.
C’est dans cet esprit qu’ils appellent les citoyens à participer au recensement tout en refusant de répondre à une question qu’ils estiment porteuse de stigmatisation et sans utilité réelle pour combattre les discriminations.
