En l’espace de cinq jours, une affaire visant les notes de frais du maire de Dijon a provoqué une onde de choc locale… avant de se transformer en crise interne au sein d’Anticor. Entre signalement aux autorités, exclusion du référent départemental et désaveu du siège national, la séquence interroge sur le fonctionnement et la communication de l’association anticorruption à l’approche des élections municipales.
Un signalement public à fort retentissement
Tout commence le 15 février 2026. Sur les réseaux sociaux, le groupe local Anticor Côte-d’Or publie un communiqué affirmant avoir identifié « plusieurs incohérences » dans des notes de frais du maire de Dijon, remboursées par la commune. Le message précise que l’association a saisi « les autorités compétentes afin que toute la lumière soit faite ».
Dans ce même texte, le groupe local indique avoir saisi le Procureur de la République, la Chambre régionale des comptes ainsi que la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA), avec pour objectif déclaré de « vérifier la régularité des dépenses concernées et établir, le cas échéant, les responsabilités ».
Dans un contexte préélectoral particulièrement sensible – les élections municipales étant prévues dans moins d’un mois – l’annonce suscite immédiatement de nombreuses réactions. Sur les réseaux sociaux comme dans les cercles politiques locaux, l’affaire prend une dimension hautement symbolique. Anticor, association historiquement engagée dans la lutte contre la corruption et pour la transparence de la vie publique, entreprend une démarche lourde de conséquences en mettant en cause la gestion financière de François Rebsamen, ancien maire de Dijon, qui figure par ailleurs en sixième position sur la liste de Nathalie Koenders, candidate aux élections municipales.
Coup de théâtre : l’exclusion du référent départemental
Le 20 février 2026, nouveau rebondissement. Un second communiqué apparaît sur la page Facebook d’Anticor 21. Cette fois, il est signé Michel Calbry, alors référent départemental en Côte-d’Or.
Dans un texte sobre et sans commentaire sur le fond de l’affaire, il annonce « prendre acte » de son exclusion de ses fonctions de référent au sein de l’association, décision qui lui aurait été notifiée par courriel la veille à 15 h 47. Il précise ne pas souhaiter engager de polémique ni formuler de commentaires sur les motifs ayant conduit à cette décision, et indique qu’aucune autre prise de parole ne sera effectuée de sa part à ce sujet.
Le contraste est saisissant : cinq jours plus tôt, le groupe local annonçait des saisines judiciaires visant un élu majeur de la ville ; quelques heures plus tard, son responsable départemental est évincé.
Le national désavoue l’initiative
Rapidement, la direction nationale d’Anticor prend ses distances avec la démarche engagée en Côte-d’Or. Florence Renggli, coordinatrice des groupes locaux, affirme que le référent départemental n’a pas respecté les procédures internes de l’association.
Selon elle, Michel Calbry n’aurait pas informé le niveau national en amont de son action et n’aurait pas soumis le dossier à l’examen des juristes de l’association ni au conseil d’administration, étapes pourtant requises avant toute saisine officielle dans des dossiers sensibles.
Plus encore, la coordinatrice évoque un manquement au devoir de réserve en période préélectorale. À moins d’un mois du scrutin municipal, toute initiative publique susceptible d’influencer le débat local est particulièrement scrutée. L’association nationale estime visiblement que la publication du communiqué n’était ni validée ni conforme à ses règles internes.
Une séquence qui interroge sur la gouvernance
Au-delà du fond du dossier concernant les notes de frais du maire, c’est désormais le fonctionnement interne d’Anticor qui se retrouve sous les projecteurs.
Comment un groupe local peut-il publier un communiqué aussi engageant, annonçant des saisines judiciaires, sans validation préalable du siège national ? Les procédures internes sont-elles suffisamment claires et respectées ? Le contrôle exercé par le niveau national sur ses antennes locales est-il adapté à la sensibilité des dossiers traités ?
La situation met en lumière une tension classique dans les organisations structurées en réseau : l’équilibre entre autonomie locale et cohérence nationale. Anticor revendique un ancrage territorial fort, reposant sur l’engagement de bénévoles. Mais lorsqu’un dossier touche un élu majeur d’une grande ville, les implications juridiques, médiatiques et politiques dépassent largement le cadre départemental.
Une communication brouillée
Autre point de crispation : la gestion de la communication de crise. Après la publication du premier communiqué, celui-ci a circulé largement, repris et commenté. Or, le désaveu national et l’exclusion du référent n’ont pas fait l’objet, à ce stade, d’un communiqué national diffusé à l’ensemble des rédactions.
Cette absence de clarification officielle immédiate nourrit un sentiment de confusion. Pour les médias locaux, la situation est délicate : l’information initiale provenait d’un canal identifié comme officiel, celui d’Anticor 21. Quelques jours plus tard, sa légitimité est contestée en interne.
Les lecteurs, quant à eux, se retrouvent face à des versions successives et contradictoires. L’enjeu de transparence, pourtant au cœur de la mission revendiquée par l’association, se heurte ici à une crise interne.
Et maintenant ?
Sur le plan judiciaire et administratif, les saisines annoncées le 15 février suivent leur cours. Les autorités compétentes décideront, en toute indépendance, des suites à donner, loin des querelles internes qui agitent aujourd’hui l’association.
Mais sur le plan institutionnel et moral, le constat est autrement plus sévère. Anticor sort profondément affaiblie de cette séquence en Côte-d’Or. Une organisation qui fait de la rigueur, de la transparence et du respect scrupuleux des procédures son socle identitaire ne peut se permettre une telle cacophonie. Publier un signalement visant un élu majeur, puis exclure dans la foulée son propre référent en expliquant que les règles internes n’ont pas été respectées, renvoie l’image d’un fonctionnement désordonné, voire incohérent.
Plus grave encore : cette affaire donne le sentiment que l’association n’applique pas à elle-même l’exigence de méthode et de clarté qu’elle réclame aux responsables publics. Comment revendiquer une autorité morale sur la gestion des fonds publics lorsque l’on peine à maîtriser sa propre gouvernance interne ? Comment dénoncer les manquements des élus si les procédures internes censées encadrer les actions locales ne sont ni suivies, ni contrôlées efficacement ?
L’absence d’un communiqué national clair et immédiat adressé à l’ensemble des rédactions renforce cette impression d’improvisation. Dans une période préélectorale, où chaque prise de parole peut peser politiquement, l’amateurisme supposé d’une telle séquence est particulièrement dommageable.
À l’approche des municipales, l’affaire dépasse désormais le simple cadre d’un signalement financier. Elle pose une question de crédibilité. Si Anticor veut continuer à incarner un contre-pouvoir crédible et respecté, elle devra démontrer qu’elle est capable d’ordre, de cohérence et de responsabilité en interne. Faute de quoi, le risque est grand que cette crise ne laisse une trace durable — non seulement dans le paysage politique dijonnais, mais aussi dans l’image nationale de l’association.
