Derrière son appellation technique, le Nouvel équipement opérationnel (NEO) se présente officiellement comme un simple outil numérique destiné à faciliter le travail quotidien des policiers et gendarmes. Déployé depuis 2022, ce dispositif permet notamment la lecture des plaques d’immatriculation et la vérification de documents d’identité. Mais une enquête récente vient sérieusement ébranler cette image.
Réalisée par le média d’investigation Disclose, en partenariat avec l’association La Quadrature du Net et la journaliste indépendante Camille Courcy, cette enquête révèle que NEO intègre en réalité un logiciel de reconnaissance faciale. Plus préoccupant encore : son usage dépasserait largement le cadre légal prévu.
Un accès massif à des données sensibles
Selon les révélations publiées le 16 mars, cet outil permettrait d’identifier un individu à partir d’une simple photo prise sur le terrain. Connecté au fichier du traitement d’antécédents judiciaires (TAJ), il donne accès à une base de données colossale.
Ce fichier regroupe près de 17 millions de personnes mises en cause dans des affaires judiciaires et 48 millions de victimes. Les informations accessibles incluent notamment l’identité complète, la date de naissance, l’adresse, la profession, les coordonnées téléphoniques, et parfois même des données sensibles comme l’appartenance politique ou religieuse. À cela s’ajoutent au moins 9 millions de photographies exploitables par le système.
Une utilisation théoriquement encadrée… mais détournée ?
Une instruction du ministère de l’Intérieur datant de février 2022 précise que la fonction de « rapprochement par photographie » est disponible sur les appareils mobiles des forces de l’ordre depuis janvier 2022. Toutefois, ce même document interdit explicitement son utilisation lors des contrôles d’identité.
Dans les faits, cette règle semblerait largement ignorée. D’après un rapport de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) portant sur l’année 2023, l’outil est « très fréquemment utilisé sur la voie publique » dans ce cadre précis.
Des témoignages anonymes recueillis par Disclose confirment ces pratiques. Un policier évoque une utilisation répétée sur les mêmes individus, parfois avec des dérives : contrôles à répétition, verbalisations facilitées, voire ciblage abusif.
Un outil simple… et potentiellement dangereux
L’utilisation de NEO est particulièrement accessible : il suffit de charger une photo depuis un smartphone ou une tablette pour obtenir, en quelques secondes, une liste d’environ 200 correspondances jugées pertinentes.
Officiellement, chaque consultation est tracée et conservée pendant trois ans, et l’accès au TAJ est strictement encadré : seuls les agents habilités peuvent y recourir, sous peine de sanctions lourdes pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison et 300 000 euros d’amende.
Mais la facilité d’usage semble favoriser les abus. L’enquête souligne un décalage croissant entre le cadre légal et les pratiques sur le terrain.
Une explosion des usages et un silence des autorités
Les chiffres témoignent d’une utilisation en forte hausse. En 2024, l’outil aurait été utilisé environ 2 500 fois par jour, soit près d’un million de consultations sur l’année. À titre de comparaison, il n’avait été utilisé que 375 000 fois en 2019.
Malgré ces révélations, le ministère de l’Intérieur et la gendarmerie nationale n’ont pas répondu aux sollicitations des enquêteurs. Un silence qui alimente les inquiétudes autour de la transparence et du contrôle de ces technologies.
Un débat relancé sur les libertés publiques
Alors que la reconnaissance faciale reste un sujet hautement sensible en France, cette affaire relance le débat sur l’équilibre entre sécurité et respect des libertés individuelles. L’utilisation d’un tel outil, en dehors du cadre légal, pose des questions majeures : contrôle des pratiques, protection des données, et risques de dérives.
Pour les défenseurs des libertés numériques, ces révélations pourraient marquer un tournant. Pour les autorités, elles constituent désormais un défi : celui de restaurer la confiance tout en clarifiant l’usage de technologies de plus en plus puissantes.
