Un rassemblement pacifiste s’est tenu lundi soir devant le tribunal judiciaire de Dijon, après la mort de Lyhanna, 11 ans, retrouvée sans vie dans le Gers. À l’appel du collectif Enfantiste 21 et de plusieurs autres associations, militants et citoyens ont dénoncé les violences faites aux enfants et réclamé des moyens renforcés pour la justice, la prévention et la protection des mineurs.
Lundi 8 juin, à 19 heures, le parvis du tribunal judiciaire de Dijon, boulevard Georges-Clemenceau, est devenu un lieu de recueillement, mais aussi de colère. Environ 300 personnes, selon les services de police, se sont réunies pour rendre hommage à Lyhanna, 11 ans, retrouvée morte jeudi dans le Gers. Un rassemblement organisé à l’appel du collectif Enfantiste 21, avec le soutien de plusieurs associations de défense des droits des enfants et des femmes.
Dans le calme, des participants sont venus déposer des fleurs, des bougies, des peluches ou des messages. Beaucoup portaient des pancartes dénonçant les violences sexuelles faites aux enfants, l’inaction des institutions ou encore le manque de moyens de la justice. Le rassemblement se voulait pacifiste, mais l’émotion était vive. La mort de Lyhanna a profondément marqué les personnes présentes, venues exprimer à la fois leur tristesse, leur solidarité envers la famille de la fillette et leur volonté de voir les pouvoirs publics agir.
Dès les premières prises de parole, les organisateurs ont rappelé le sens de cette mobilisation. « Nous sommes là ce soir parce qu’une enfant est morte », a lancé une représentante du collectif Enfantiste 21. Un hommage a été rendu à cette enfant que beaucoup ne connaissaient pas, mais dont le décès a provoqué une onde de choc bien au-delà du Gers. Les intervenants ont insisté sur ce que cette mort représente à leurs yeux : non pas un fait divers isolé, mais le symptôme d’un système qui ne protège pas suffisamment les enfants.

Le choix du lieu n’était pas anodin. Devant le tribunal judiciaire, les associations ont voulu interpeller directement l’institution judiciaire. Dans les discours, plusieurs intervenants ont évoqué les signalements et plaintes qui auraient existé avant le drame. Pour les militants présents, cette affaire pose une question centrale : comment un homme déjà signalé ou mis en cause dans des affaires de violences sexuelles a-t-il pu rester libre ? À plusieurs reprises, les prises de parole ont dénoncé ce que les associations considèrent comme une succession d’alertes ignorées.
Les organisateurs ont refusé de parler d’un simple « dysfonctionnement ». Selon eux, la mort de Lyhanna révèle un problème plus profond, structurel, qu’ils rattachent à ce qu’ils nomment « l’adultisme ». Ce terme, expliqué pendant le rassemblement, désigne un système dans lequel la parole, les droits et la dignité des enfants seraient moins pris en compte que ceux des adultes. Pour le collectif Enfantiste 21, cette domination des adultes sur les enfants se retrouve dans les institutions censées les protéger, notamment la justice, les services sociaux ou encore les dispositifs de signalement.
Face à cet « adultisme », les militants revendiquent l’« enfantisme », présenté comme un mouvement social, culturel et politique visant à reconnaître aux enfants une égalité réelle de respect, de droits et de protection. Ce combat, ont-ils souligné, ne concerne pas seulement les associations spécialisées, mais toute la société. Les enfants, ont rappelé les intervenants, ne peuvent pas toujours se défendre seuls, ni faire entendre leur parole face à des adultes agresseurs ou à des institutions défaillantes.
Plusieurs chiffres ont été rappelés au cours de la soirée pour mesurer l’ampleur des violences faites aux mineurs. Les associations ont notamment évoqué 160 000 enfants victimes de violences sexuelles chaque année en France, 400 000 enfants vivant dans un foyer marqué par les violences conjugales, 200 enfants maltraités chaque jour, ainsi qu’un enfant qui mourrait tous les cinq jours sous les coups ou à la suite de violences. Ces données, martelées devant le tribunal, visaient à montrer que les violences contre les enfants ne relèvent pas de cas exceptionnels, mais d’un phénomène massif.
Les prises de parole ont également insisté sur le faible nombre de condamnations dans les affaires de violences sexuelles. Les intervenants ont dénoncé des classements sans suite trop fréquents, des enquêtes trop lentes, des délais judiciaires jugés insupportables pour les victimes, ainsi qu’un manque de moyens humains dans les tribunaux, les commissariats et les brigades spécialisées. Selon les associations, trop d’enfants parlent sans être entendus, trop de familles alertent sans être suffisamment accompagnées, et trop de victimes finissent par renoncer face à la longueur ou à la complexité des procédures.

Une minute de silence a été observée en mémoire de Lyhanna, mais aussi de toutes les victimes de violences sexuelles, d’inceste, de maltraitance ou de féminicides. Ce moment de recueillement a été suivi de discours plus politiques, portés par plusieurs associations engagées dans une coalition féministe et enfantiste. Les intervenants ont affirmé que les violences faites aux femmes et celles faites aux enfants relèvent du même combat : celui contre les violences sexuelles, l’impunité et les mécanismes de domination.
Les associations ont notamment réclamé l’application des préconisations de la Ciivise, la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants. Elles demandent également une loi-cadre intégrale contre les violences sexuelles, l’imprescriptibilité des crimes sexuels commis sur mineurs, la création d’une infraction spécifique d’inceste, ainsi que le renforcement de l’aide sociale à l’enfance. Plusieurs intervenants ont aussi plaidé pour la création d’un véritable ministère dédié à l’enfance, estimant que la protection des mineurs doit devenir une priorité politique nationale.
La question de la prévention a occupé une place importante dans les discours. Les associations ont rappelé l’existence, depuis 2001, d’une obligation de séances d’éducation à la vie affective et sexuelle à l’école, estimant que ces enseignements restent trop peu appliqués ou trop tardivement mis en œuvre. Selon les intervenants, prévenir les violences suppose de parler plus tôt aux enfants de consentement, de respect du corps, de droits, mais aussi de former les adultes qui les entourent : enseignants, éducateurs, professionnels de santé, magistrats, policiers, gendarmes et travailleurs sociaux.
Les militants ont également dénoncé le manque de prise en charge des victimes après les violences. Ils réclament davantage de moyens pour les soins psychotraumatiques, les centres spécialisés et l’accompagnement sur le long terme. Pour eux, les violences sexuelles ne s’arrêtent pas au moment où les faits cessent. Elles marquent durablement les victimes dans leur santé, leur scolarité, leur vie familiale, sociale et professionnelle. La reconstruction, ont-ils insisté, ne doit pas être considérée comme un privilège, mais comme un droit.
Au fil de la soirée, les discours ont aussi ciblé le manque de moyens de la justice. Les associations estiment que le système judiciaire français n’est pas doté à la hauteur des enjeux. Elles réclament plus de magistrats, plus de procureurs, plus de greffiers, plus d’enquêteurs spécialisés, mais aussi des procédures adaptées aux violences sexuelles et aux mineurs. Pour les intervenants, il ne suffit pas de dénoncer les erreurs individuelles : la responsabilité est aussi politique, car les budgets et les priorités sont décidés au sommet de l’État.
Les associations présentes ont rejeté toute récupération politique, affirmant que le rassemblement n’appartenait à aucun parti. Elles ont toutefois adressé un message direct au gouvernement, lui demandant de ne plus se contenter d’annonces ponctuelles. Plusieurs intervenants ont réclamé une politique publique globale, dotée de moyens financiers importants, pour prévenir, protéger, enquêter, juger et réparer. « Nous ne manquons pas de diagnostic, nous manquons de courage politique », ont résumé les prises de parole.
Dans les rangs du rassemblement, beaucoup de participants exprimaient un sentiment d’épuisement face à la répétition des drames. La mort de Lyhanna a ravivé une colère déjà présente chez les militants de la protection de l’enfance. Pour eux, chaque nouvelle affaire renvoie à des alertes anciennes : la parole des enfants insuffisamment crue, les plaintes classées sans suite, les familles laissées seules, les institutions débordées, les agresseurs présumés trop rarement stoppés à temps.
Dimanche, dans le village de Lyhanna, une marche blanche avait déjà réuni plus de 6 500 personnes. À Dijon, le rassemblement s’inscrivait dans une mobilisation plus large organisée dans de nombreuses villes françaises. Les associations Mouv’Enfants, Enfantiste et d’autres collectifs ont appelé à faire de cette affaire un tournant dans la lutte contre les violences faites aux enfants.
En fin de rassemblement, les participants ont été invités à déposer fleurs et peluches devant l’entrée du tribunal. Ce geste simple, silencieux, contrastait avec la force des discours prononcés quelques minutes plus tôt. Mais le message porté par les organisateurs est resté le même jusqu’au bout : Lyhanna ne doit pas devenir un nom de plus dans une longue liste de victimes. Sa mort, ont-ils affirmé, doit obliger les institutions à regarder en face leurs responsabilités.
Devant le tribunal judiciaire de Dijon, la soirée s’est donc achevée entre recueillement, tristesse et détermination. Les personnes présentes ont rendu hommage à une enfant de 11 ans, mais elles ont aussi voulu transformer l’émotion en appel à l’action. Pour les associations, la question posée aux adultes et aux pouvoirs publics est désormais claire : seront-ils enfin à la hauteur des enfants qu’ils doivent protéger ?
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