« Je n’ai pas de mots. » Et pourtant, il faut en trouver. Il faut les écrire. Il faut les crier. Parce que derrière cette phrase, il y a une mère brisée, une enfant qui dit avoir été violée, une plainte déposée, des appels répétés, une attente interminable, et cette impression insupportable : celle d’une justice qui regarde ailleurs quand il faudrait agir vite, fort, immédiatement.
La mère de Rosa accuse aujourd’hui l’État de faute lourde. Elle reproche à la justice sa lenteur dans le traitement de sa plainte contre Jérôme Barella, principal suspect dans la mort de Lyhanna, cette collégienne de 11 ans originaire du Gers. Son avocat, Pierre Debuisson, annonce deux procédures : l’une contre l’État, l’autre au pénal pour rechercher d’éventuelles responsabilités individuelles chez les magistrats et les enquêteurs.
Et là, une question explose : comment est-ce possible ?
Comment une mère peut-elle appeler chaque semaine pour savoir où en est l’enquête et se retrouver, selon ses déclarations, menacée d’une plainte pour « harcèlement » ? Harcèlement ? Vraiment ? Une mère qui cherche à protéger son enfant, ce serait du harcèlement ? Une mère qui demande des réponses, ce serait un problème ? Une mère qui refuse le silence, ce serait une gêne ?
Il y en a marre. Marre de cette justice à deux vitesses. Marre d’un système capable de frapper vite quand il s’agit de sanctionner un automobiliste, mais qui semble parfois avancer au ralenti quand une enfant dénonce l’indicible. Marre de ces discours officiels, de ces mines graves, de ces phrases toutes faites après les drames, quand le mal est déjà fait.
Quand une affaire concerne des violences sexuelles sur mineur, la lenteur n’est pas une simple erreur administrative. C’est une bombe. Chaque jour perdu peut devenir un danger. Chaque dossier qui dort peut laisser une victime seule. Chaque signal ignoré peut ouvrir la porte au pire.
Alors oui, il faut poser la question frontalement : qui est responsable ? La justice, si elle a failli. Les enquêteurs, si des alertes ont été minimisées. Les magistrats, si des décisions n’ont pas été prises à temps. Mais aussi les responsables politiques, tous ceux qui, depuis des années, promettent des moyens, des réformes, des protections, et laissent finalement les familles se débattre dans un labyrinthe froid, lent, épuisant.
Le plus révoltant, c’est ce sentiment d’abandon. Cette mère dit avoir essayé. Elle dit avoir alerté. Elle dit ne pas avoir été suivie. Et aujourd’hui, elle porte une culpabilité qui ne devrait pas être la sienne. Ce n’est pas aux mères de porter seules le poids des défaillances d’un système. Ce n’est pas aux victimes de supplier pour que leur parole soit traitée avec l’urgence qu’elle mérite.
Les politiques peuvent bien venir devant les caméras, parler d’émotion nationale, promettre que « toute la lumière sera faite ». Mais la lumière, il fallait l’allumer avant. Avant le drame. Avant l’enterrement. Avant les larmes. Avant que les familles n’aient à attaquer l’État pour obtenir ce qu’elles auraient dû recevoir dès le départ : de l’écoute, de la protection, de la rapidité, de la justice.
Aujourd’hui, ce n’est plus seulement une affaire judiciaire. C’est un scandale démocratique. Parce qu’un pays qui ne protège pas ses enfants au moment où ils appellent à l’aide trahit sa promesse la plus fondamentale.
Il ne suffit plus de dire que la justice manque de moyens. Il faut des actes. Il faut des responsabilités. Il faut des comptes. Et s’il y a eu faute, lenteur, négligence ou mépris, alors il faudra le dire clairement et sanctionner lourdement.
Parce qu’on ne peut plus accepter qu’une mère soit considérée comme excessive parce qu’elle demande des nouvelles d’une enquête. On ne peut plus accepter que des plaintes pour viols sur mineur semblent traitées comme des dossiers ordinaires. On ne peut plus accepter que les familles découvrent, après coup, qu’il aurait peut-être fallu agir plus tôt.
Il y en a marre de cette justice qui paraît parfois implacable avec les petits délits et paralysée face aux pires violences. Marre des institutions qui se protègent entre elles. Marre des responsables qui se renvoient la faute. Marre des discours de façade.
Ce pays doit choisir : protéger les enfants ou protéger les procédures. Entendre les mères ou les épuiser. Agir avant les drames ou pleurer après.
Et cette fois, il ne faudra pas seulement des mots.
Il faudra des réponses.
Il faudra des noms.
Il faudra des responsabilités.
Et surtout, il faudra que plus jamais une mère n’ait à dire : « J’ai essayé, mais la justice ne m’a pas suivie. »
F. Bauduin
