Deux anciens salariés d’un restaurant dijonnais comparaissaient ce mardi 30 juin 2026 devant le tribunal correctionnel. Il leur est reproché d’avoir, pendant plusieurs années, imposé à une jeune collègue de cuisine des gestes sexuels, des propos humiliants, des attouchements et un climat de travail dégradant. À l’audience, les prévenus ont évoqué une “ambiance de cuisine”, des blagues lourdes, une relation amicale et une absence de conscience du mal causé. La partie civile, elle, décrit un système : celui d’un lieu de travail où l’on apprend à rire pour survivre.
Dans la salle d’audience du tribunal correctionnel de Dijon, ce mardi 30 juin 2026, le débat dépasse très vite le seul dossier pénal. Il parle d’un restaurant, le Gril’Laure — pour ne pas le citer —, d’une cuisine, d’une jeune femme entrée dans le métier presque adolescente, d’hommes plus âgés, d’une équipe soudée, d’un silence entretenu et d’une violence banalisée. Il parle aussi d’un mot revenu tout au long de l’audience : « normal ».
Normal, disent les prévenus, parce que c’était une ambiance de cuisine. Normal, parce que les blagues sexuelles faisaient partie du quotidien. Normal, parce que tout le monde riait. Normal, parce qu’elle aussi plaisantait parfois. Normal, parce qu’elle n’a pas dit non frontalement. Normal, parce qu’elle continuait à travailler, à boire des verres avec l’équipe, à échanger des messages avec eux.
Mais pour la plaignante, ancienne salariée de l’établissement, cette normalité-là a fini par l’abîmer. À la barre, elle a tenté d’expliquer ce que signifie vivre plusieurs années dans un environnement où son corps devient un sujet de plaisanteries, de gestes, de commentaires et d’humiliations. Elle raconte avoir longtemps encaissé, s’être adaptée, avoir ri parfois, non par consentement, mais parce qu’elle ne voyait pas comment faire autrement. Jusqu’au jour où elle n’a plus pu retourner travailler.
Deux hommes, Xavier Boula et Arnaud Frelin, comparaissaient pour des faits présumés d’agressions sexuelles et de harcèlement sexuel en réunion. Xavier Boula devait également répondre de violences avec usage ou menace d’arme, suivies d’une incapacité totale de travail n’excédant pas huit jours, un volet contesté et discuté à part au cours de l’audience. Les faits allégués se seraient déroulés à Dijon, entre 2013 et 2019, dans un restaurant bien connu de la ville, le Gril’Laure, à Dijon, au sein d’une cuisine décrite comme très fréquentée, intense, masculine et traversée par une culture de la blague sexuelle.
L’audience a mis au jour un dossier dense, parfois confus dans sa procédure, souvent brutal dans ce qu’il raconte : la difficulté de qualifier pénalement des gestes répétés lorsqu’ils ont été enveloppés, pendant des années, dans le vocabulaire de la plaisanterie.
Une jeune femme entrée très tôt dans un monde d’hommes
La victime commence à travailler dans ce restaurant dijonnais en août 2013. Elle est alors très jeune. Selon le rappel du dossier à l’audience, elle n’avait pas encore atteint sa majorité au moment de son arrivée dans l’établissement. Ses parents vivent dans la Nièvre. Elle se retrouve à Dijon, éloignée de son cercle familial, dans un métier exigeant, marqué par de longues journées, une forte pression de service et un collectif de travail qui devient rapidement son principal environnement social.
Elle le dit elle-même à la barre : la cuisine, c’était “sa famille”. Elle travaille beaucoup, passe de longues journées avec ses collègues, sort parfois boire des verres avec eux. Comme souvent dans la restauration, les liens professionnels débordent largement le cadre du travail. Les services soudent les équipes. La fatigue, la rapidité, les tensions et la promiscuité fabriquent un monde à part.
Mais ce monde, selon elle, repose aussi sur un déséquilibre. En cuisine, les hommes dominent. Les femmes sont davantage présentes en salle ou au service, mais circulent peu derrière les fourneaux. La jeune salariée se retrouve donc dans une équipe masculine où elle apprend les codes en même temps qu’elle apprend son métier. Très vite, dit-elle, elle comprend que certains comportements sont attendus : supporter les blagues, ne pas trop se plaindre, ne pas casser l’ambiance, ne pas se mettre le groupe à dos.
À l’audience, elle explique avoir été « conditionnée ». Le mot est fort. Il ne désigne pas seulement l’habitude : il décrit un apprentissage progressif, celui de la résignation. Quand une jeune salariée arrive à 17 ou 18 ans dans un univers où les plus anciens lui répètent, par leurs gestes et leurs paroles, que « cela se passe ainsi », elle peut finir par croire que cela fait partie du métier. C’est l’un des points essentiels de ce dossier : la victime ne dit pas avoir compris immédiatement qu’elle subissait des violences. Elle explique, au contraire, avoir mis des années à le comprendre.
Cette prise de conscience tardive a été au cœur des débats. Pour la défense, elle fragilise l’accusation : si la plaignante riait, échangeait avec les prévenus, entretenait des rapports amicaux avec eux, comment ceux-ci auraient-ils pu comprendre qu’elle ne consentait pas ? Pour la partie civile, au contraire, cette prise de conscience tardive démontre l’emprise du groupe et la puissance d’un environnement où la transgression est répétée au point de devenir la règle.
Des propos sexuels, des gestes répétés, une intimité envahie
Le dossier, tel qu’il a été rappelé à l’audience, énumère des propos crus, des remarques sexuelles, des insultes sexistes et des gestes physiques. La victime affirme avoir été régulièrement visée par des commentaires sur son corps, sa vie sexuelle, ses relations, sa manière d’être. Des phrases d’une grande vulgarité auraient été prononcées à son encontre. On lui aurait demandé avec qui elle avait eu des relations. On aurait commenté son apparence. On l’aurait traitée de manière dégradante. Certains propos auraient eu une dimension sexuelle explicite, d’autres une dimension sexiste, parfois raciste selon certains éléments du dossier évoquant aussi le contexte général du restaurant.
À titre d’exemple, certains propos rapportés à l’audience donnent la mesure du climat dénoncé par la victime. Il lui aurait notamment été dit : « J’aimerais bien que celle-là me fasse un collier autour de la bite », ou encore : « Si j’avais dix ans de moins, je t’aurais bien baisée. » Des paroles crues, humiliantes, qui dépassent largement le registre de la simple plaisanterie.
Mais les mots, selon la partie civile, ne sont qu’une partie du dossier. La jeune femme décrit également des gestes. Des mains aux fesses. Des contacts sur la poitrine. Des gestes sous le tee-shirt. Un soutien-gorge dégrafé. Des simulations d’actes sexuels. Des situations où elle aurait été coincée contre un élément de cuisine ou un plan de travail. Elle explique que ces scènes étaient souvent présentées comme des blagues, ce qui rendait la réaction encore plus difficile.
À la barre, l’un des prévenus reconnaît certains gestes, tout en les minimisant. Oui, des mains aux fesses ont pu arriver. Oui, des blagues sexuelles ont été faites. Oui, il y a eu des comportements déplacés. Mais il conteste l’idée d’une intention de nuire ou d’une volonté d’agresser. L’autre prévenu tient une ligne voisine : il ne nie pas l’existence d’une ambiance sexualisée, mais affirme ne pas avoir eu conscience de faire du mal. Les deux hommes insistent sur le fait que la victime riait, qu’elle ne disait pas clairement stop, qu’elle participait parfois aux blagues.
La présidente Héléne Cellier interroge alors, longuement, ce qui se joue derrière cette explication. Est-ce qu’un rire vaut consentement ? Est-ce qu’une absence de protestation explicite autorise des gestes sur le corps d’une collègue ? Est-ce que le fait de travailler dans un espace serré, avec du matériel, dans la précipitation du service, peut expliquer des contacts sur les fesses ou les seins ? Où s’arrête le contact accidentel et où commence le geste sexuel ? Où s’arrête la plaisanterie et où commence l’humiliation ?
À plusieurs reprises, les prévenus répondent par le contexte : la cuisine était petite, les services rapides, les gens circulaient, les blagues étaient fréquentes, l’équipe se connaissait bien. Mais la répétition des faits, leur nature sexuelle et les témoignages versés au dossier empêchent de réduire l’affaire à quelques maladresses isolées.
“Je savais pas quoi dire” : le rire comme stratégie de survie
L’une des phrases les plus importantes de l’audience est peut-être celle-ci : “Je savais pas quoi dire.” La victime explique qu’elle pouvait rire parce qu’elle était dans une situation qui la bloquait. Elle pouvait plaisanter parce qu’il fallait continuer à travailler. Elle pouvait ne pas répondre parce que répondre aurait créé une mauvaise ambiance. Elle pouvait donner un coup de coude, mais pas forcément aller plus loin. Elle pouvait encaisser, puis revenir le lendemain.
Son récit met en lumière un mécanisme souvent mal compris dans les dossiers de violences sexuelles au travail : la victime ne réagit pas toujours comme on l’imagine depuis l’extérieur. Elle ne crie pas forcément. Elle ne part pas immédiatement. Elle ne dépose pas plainte le lendemain. Elle peut continuer à parler avec les personnes mises en cause. Elle peut même avoir avec elles des relations cordiales, parce que le travail impose une proximité quotidienne, parce que le groupe est son seul espace social, parce qu’elle ne veut pas tout perdre.
Dans ce dossier, la défense s’appuie précisément sur ces relations amicales. Des échanges Messenger sont évoqués. Xavier Boula aurait envoyé des vidéos à caractère pornographique ou sexuel. La victime aurait parfois répondu par des signes de rire, notamment des “MDR”. Pour l’avocat de la défense, ces messages montrent qu’on n’a pas affaire, à ce moment-là, à une personne qui exprime clairement un rejet. Ils doivent donc être pris en compte pour apprécier la conscience qu’avait le prévenu du mal causé.
Mais pour la partie civile, ces messages ne disent pas tout. Ils ne disent pas la contrainte implicite. Ils ne disent pas l’adaptation. Ils ne disent pas le fait qu’une jeune femme peut répondre avec humour à une situation qu’elle ne sait pas encore qualifier. Ils ne disent pas non plus qu’un lien amical ne donne aucun droit sur le corps d’une collègue. C’est là que le dossier devient plus large qu’un échange de messages : il oblige à distinguer sociabilité professionnelle et consentement sexuel.
La victime ne nie pas avoir été proche de ses collègues. Elle ne nie pas avoir ri. Elle ne nie pas avoir partagé des moments avec eux. Elle dit même que la cuisine était sa famille. Mais elle ajoute : “mis à part tout ça”. Cette formule résume tout le paradoxe. Oui, il y avait du lien. Oui, il y avait une équipe. Oui, elle pouvait s’y sentir intégrée. Mais ce lien était traversé par des gestes et des paroles qui, selon elle, ont fini par l’écraser.
Les témoins : entre scènes précises et banalisation
Les témoignages occupent une place centrale dans le dossier. L’un d’eux, particulièrement précis, provient d’une ancienne salariée ayant travaillé à la plonge. Elle décrit plusieurs scènes qui, si elles sont retenues par le tribunal, donnent une tout autre portée aux explications des prévenus.
Elle affirme avoir vu la victime exposée en soutien-gorge dans la cuisine après qu’un tee-shirt aurait été tiré ou déchiré. Elle évoque un prévenu assis sur un tabouret, la jeune femme placée sur ses jambes, des contacts sur la poitrine, une main entre les jambes. Elle raconte aussi une scène où la salariée aurait été penchée en avant sur un plan de travail, pendant qu’un mouvement de rapport sexuel était mimé derrière elle. Elle affirme que la jeune femme pleurait, demandait qu’on la lâche, tandis que la scène se poursuivait sous couvert de plaisanterie.
Ce témoignage est lourd. Il contredit l’image d’un simple climat potache. Il décrit des scènes physiques, humiliantes, visibles. Il insiste aussi sur l’effet de groupe : selon cette témoin, les deux prévenus agissaient plus fortement lorsqu’ils étaient ensemble. L’un entraînait l’autre. La plaisanterie devenait performance. La cuisine, lieu de travail, devenait scène.
Un autre témoin adopte une position beaucoup plus ambivalente. Il dit avoir déjà vu des mains aux fesses, mais ajoute que ce n’était pas “avec insistance” et que ce type de choses pouvait arriver dans le milieu de la restauration. Cette phrase, à elle seule, pèse dans l’audience. Car elle ne nie pas les gestes : elle les banalise. Elle ne dit pas “cela n’a pas existé”, elle dit plutôt “cela arrive”. C’est précisément cette banalisation que la partie civile dénonce.
D’autres témoignages sont moins directement incriminants. Certains salariés disent ne pas avoir vu de gestes précis de la part des deux prévenus. D’autres évoquent une ambiance générale marquée par des propos racistes ou homophobes, sans confirmer tous les faits sexuels dénoncés. Le dossier n’est donc pas uniforme. Il contient des confirmations, des silences, des minimisations, des souvenirs partiels, des contradictions. Mais il révèle au moins une chose : la cuisine n’était pas un espace neutre. Elle était traversée par des comportements que plusieurs personnes, aujourd’hui encore, peinent à qualifier autrement que comme une “ambiance”.
Une enquête critiquée pour son manque d’ampleur
La partie civile, représentée par Maître Jean-Baptiste Gavignet, a vivement critiqué la manière dont l’enquête a été conduite. La plainte a été déposée en janvier 2020. Elle visait les deux prévenus, mais aussi, au départ, le contexte professionnel dans lequel les faits se seraient déroulés. La plaignante avait fourni des éléments, des attestations et des noms de témoins. Pourtant, selon son conseil, seules deux ou trois personnes ont réellement été entendues parmi celles citées. Les dirigeants de l’établissement, ou certains anciens responsables, n’auraient pas été auditionnés. D’autres collègues n’auraient pas été recherchés avec insistance.
Maître Gavignet insiste sur ce point : si le dossier paraît parfois incomplet, ce n’est pas à la victime d’en porter la responsabilité. Il estime que l’institution n’a pas pris toute la mesure de la plainte au moment où elle a été déposée. Il aurait fallu, selon lui, interroger davantage, confronter davantage, documenter davantage le fonctionnement du restaurant, les alertes éventuelles, la réaction de la hiérarchie et la place de chacun.
Le calendrier interroge aussi. La plainte date de 2020. Une seconde audition importante de la plaignante intervient seulement en 2023. L’audience se tient en 2026, soit plusieurs années après les faits dénoncés et plusieurs années après le dépôt de plainte. Cette durée pèse sur tout le procès. Elle pèse sur les souvenirs. Elle pèse sur les preuves. Elle pèse sur la victime, qui doit redire, des années plus tard, ce qu’elle affirme avoir vécu. Elle pèse aussi sur les prévenus, qui affirment ne plus se souvenir précisément de certaines scènes.
À l’audience, l’un des enjeux devient alors la mémoire. Qui se souvient ? Qui oublie ? Qui dit “c’est possible” ? Qui dit “je ne me rappelle pas” ? Qui affirme au contraire avoir gardé une scène très précise en tête ? Dans les dossiers de violences sexuelles anciennes, l’oubli peut devenir un refuge, mais il peut aussi être réel. Le tribunal doit trancher dans cette matière fragile : des souvenirs abîmés par le temps, mais aussi des traces, des attestations, des certificats, des messages, des paroles qui se répondent.
Le basculement de 2019 : crise d’angoisse, arrêt de travail, prise de conscience
La victime explique que tout bascule en juin 2019. Elle décrit une période où elle ne se sent plus intégrée de la même façon. Elle dit s’être rapprochée d’autres personnes dans le restaurant, notamment avec l’arrivée d’un nouveau responsable. Elle affirme avoir commencé à prendre de la distance avec la cuisine, et que son exclusion du groupe se serait alors fait sentir. Elle parle d’ustensiles cassés, d’une impression de ne plus être “dans la team”, d’un climat devenu plus lourd.
Puis vient la crise. Un jour, après une remarque du type “si tu n’as plus envie de bosser, il faut démissionner”, elle craque. Elle fait une crise d’angoisse. Elle ne peut plus retourner travailler. Elle insiste : avant cela, elle n’avait jamais été en arrêt, elle allait travailler tous les jours, se dévouait à son métier, même lorsqu’elle allait mal. Le restaurant n’était pas un simple emploi : c’était son monde. Le quitter, c’était perdre beaucoup.
Après son arrêt, elle commence à parler. Elle échange avec des personnes en qui elle a confiance. Certaines lui disent que ce qu’elle décrit n’est pas normal. Elle consulte. Elle prend contact avec la médecine du travail. Elle comprend progressivement que ce qu’elle avait intégré comme une norme relevait peut-être de violences. Un certificat médical mentionne une cicatrice compatible avec une brûlure et un impact psychologique. Un examen psychologique ultérieur évoque un stress post-traumatique léger, une période d’antidépresseurs, une modification de son rapport au corps et aux contacts physiques, ainsi qu’une difficulté à repasser devant le restaurant.
Cette temporalité est importante. Elle montre que la plainte ne surgit pas immédiatement après un événement isolé. Elle arrive après une rupture intérieure. C’est souvent ainsi que se construisent les plaintes dans des dossiers de harcèlement : non pas au premier geste, ni au dixième, mais lorsque le système psychique ne parvient plus à tenir. Ce que la plaignante décrit, ce n’est pas seulement une addition de faits. C’est une accumulation.
À la barre, les prévenus face à la notion de consentement
L’audience a donné lieu à de longues questions sur le consentement. Les prévenus expliquent qu’ils n’avaient pas conscience de l’absence de consentement de la victime. Elle riait. Elle répondait. Elle restait. Elle ne disait pas clairement non. Elle ne les a pas dénoncés sur le moment. Elle entretenait même parfois des rapports amicaux avec eux.
Mais la présidente les confronte à des gestes concrets. Dégrafer un soutien-gorge, est-ce normal ? Toucher les fesses d’une collègue, est-ce normal ? Envoyer des vidéos pornographiques à une collègue, est-ce normal ? Mimer un rapport sexuel contre elle, est-ce normal ? Les réponses sont hésitantes. Les prévenus reconnaissent aujourd’hui que ce n’était pas normal. Mais ils expliquent qu’à l’époque, ils ne le percevaient pas de cette manière.
Cette absence de conscience est devenue l’un des axes majeurs de la défense. Les avocats plaident le contexte professionnel, l’évolution de la société, le regard différent porté aujourd’hui sur des faits anciens. Ils rappellent que les années 2013-2019 couvrent une période où la parole sur les violences sexistes et sexuelles au travail n’était pas aussi présente qu’en 2026. Ils demandent au tribunal de ne pas juger des comportements anciens uniquement avec les lunettes d’aujourd’hui.
Pour la partie civile et le parquet, cet argument ne peut pas tout excuser. Les règles de droit existaient déjà. Le corps d’une collègue n’a jamais été un espace disponible. L’absence de prise de conscience peut expliquer une partie du dossier, mais elle ne suffit pas à faire disparaître les gestes. Ce débat est au cœur du procès : la banalisation peut-elle empêcher la qualification pénale, ou révèle-t-elle au contraire la profondeur du problème ?
“Ce qui devrait être normal, c’est de respecter la loi”
Dans sa plaidoirie, Maître Gavignet, avocat de la partie civile, s’attaque frontalement au mot « normal ». Il rappelle, avec force, que ce qui devrait être normal, c’est de respecter la loi. Ce qui devrait être normal, c’est de pouvoir travailler sans subir de gestes sexuels. Ce qui devrait être normal, c’est qu’une jeune salariée puisse apprendre son métier sans être humiliée, touchée, sexualisée ou ramenée à son corps. Bref, l’avocat rappelle une évidence : chacun devrait pouvoir travailler dans des conditions normales.
Son propos est plus large qu’un simple réquisitoire contre deux hommes. Il décrit une culture du silence, un système où l’on finit par ne plus voir ce qui se passe parce que cela se répète tous les jours. La violation répétée de la règle devient la règle du groupe. La jeune femme elle-même finit par s’adapter à cette règle, jusqu’à croire qu’elle n’a pas d’autre choix.
L’avocat insiste sur la vulnérabilité particulière de la victime : son jeune âge, son isolement géographique, son besoin d’appartenance, sa dépendance au groupe, son investissement dans son travail. Il souligne aussi que les comportements auraient cessé ou changé en présence de certaines personnes, notamment la compagne de l’un des prévenus. Pour lui, ce détail montre qu’une forme de conscience existait : si tout était si normal, pourquoi ne pas agir de la même façon devant tout le monde ?
La partie civile demande que la souffrance soit reconnue. Maître Gavignet souligne que la jeune femme a perdu son rapport à son métier, qu’elle a dû se reconstruire et qu’elle a été durablement affectée. Il formule une demande indemnitaire, évoquée à l’audience à hauteur de plusieurs milliers d’euros, et souhaite que le préjudice soit pleinement pris en compte.
Le parquet : relaxe discutée pour les violences, condamnation demandée sur le sexuel
Le ministère public, représenté par Madame Bouhey, distingue nettement les différents volets du dossier. Concernant les violences volontaires reprochées à Xavier Boula, notamment autour d’une brûlure ou d’une assiette chaude, le parquet relève un manque de précision. La plaignante affirme que certains gestes étaient volontaires et dit se souvenir de circonstances précises. Mais les éléments objectifs seraient insuffisants pour établir, au-delà du doute, l’intention violente et le lien exact avec le prévenu. Sur ce volet, le parquet envisage ou demande une relaxe.
En revanche, sur les agressions sexuelles et le harcèlement sexuel, le parquet adopte une position beaucoup plus ferme. Les mains aux fesses, les contacts sur les seins, les gestes sous les vêtements, le soutien-gorge dégrafé, les simulations de rapports sexuels, les vidéos sexuelles envoyées par message : tous ces éléments, s’ils sont retenus, ne peuvent pas être réduits à de simples plaisanteries. Le parquet rappelle qu’on ne touche pas les parties intimes d’une collègue sans son consentement. Même dans une cuisine. Même dans une ambiance graveleuse. Même si la personne rit parfois.
Le ministère public reconnaît que la prise de conscience a pu être tardive. Il admet que certains milieux professionnels ont longtemps laissé prospérer des comportements sexistes sous couvert d’humour. Mais il insiste : le droit pénal a précisément pour fonction de tracer une limite. La répétition de comportements à connotation sexuelle, lorsqu’elle crée un environnement humiliant ou dégradant, peut caractériser le harcèlement sexuel. Les gestes sur le corps, lorsqu’ils portent sur des zones intimes et qu’ils ne sont pas consentis, peuvent caractériser une agression sexuelle.
Le parquet requiert une peine d’emprisonnement avec sursis. L’objectif affiché n’est pas seulement de sanctionner, mais de provoquer une prise de conscience définitive. Le sursis, dans cette logique, doit rester « au-dessus de leur tête » comme un avertissement : jamais plus.
Les défenses : l’époque, le contexte, la conscience
Les avocats des prévenus plaident la nuance et la proportion. Ils ne peuvent pas effacer toutes les paroles entendues à l’audience. Certains gestes ont été reconnus. Certaines blagues aussi. Mais ils contestent la lecture pénale globale proposée par la partie civile et le parquet.
Pour la défense d’Arnaud Frelin, l’élément intentionnel est au centre. Maître Virginie Nunes insiste sur le fait que son client a commencé tôt dans le métier, qu’il a lui-même été formé dans une culture de cuisine où les blagues sexuelles étaient fréquentes, et qu’il a reproduit des comportements qu’il percevait comme ordinaires. Selon cette défense, il n’y avait pas chez lui la volonté d’imposer des actes sexuels, ni la conscience de commettre une infraction. Il y aurait eu des jeux déplacés, une immaturité professionnelle, une culture fautive, mais pas nécessairement l’intention pénale requise.
Pour la défense de Xavier Boula, l’argument est légèrement différent. Son avocat, Maître Cédric Mendel, insiste sur la relation amicale entre son client et la plaignante. Il évoque les messages échangés, les services rendus, ainsi que le fait qu’elle ait pu l’appeler lorsqu’elle avait besoin d’aide. Il rappelle les réponses de type « MDR » aux messages contenant des vidéos sexuelles, non pour dire que cela justifiait leur envoi, mais pour soutenir que son client ne pouvait pas comprendre, à l’époque, que ces échanges étaient vécus comme une violence.
La défense conteste surtout les violences volontaires. Elle souligne que travailler en cuisine expose à des brûlures et à des accidents. Elle affirme qu’aucun élément objectif ne prouve que Xavier Boula aurait volontairement brûlé la plaignante ou posé sur elle une assiette brûlante. Elle demande donc une relaxe sur ce point. Sur le reste, elle invite le tribunal à tenir compte de l’insertion sociale du prévenu, de son absence d’antécédents notables évoqués à l’audience, de sa vie familiale et professionnelle actuelle, ainsi que de la prise de conscience intervenue au fil du procès.
Enfin, les défenses demandent une peine moins lourde que celle requise et discutent les demandes de dommages et intérêts. Elles contestent notamment l’idée d’un renvoi sur intérêts civils si une somme est déjà accordée, faute, selon elles, d’éléments médicaux actualisés suffisants.
Un procès qui interroge la restauration, mais aussi tous les lieux de travail
Ce dossier se déroule dans une cuisine. Cela compte. La restauration est un secteur où la pression est forte, les horaires lourds, les hiérarchies parfois brutales, les équipes soudées par l’urgence. Mais l’audience montre aussi le danger d’utiliser ce contexte comme une excuse. Dire “c’est comme ça en cuisine” revient parfois à fermer les yeux sur ce qui ne devrait jamais être toléré dans aucun lieu de travail.
La phrase “ce qui se passe en cuisine reste en cuisine” résonne comme une loi parallèle. Elle dit l’entre-soi. Elle dit la peur de parler. Elle dit la difficulté d’aller voir un supérieur quand le groupe lui-même a construit ses propres règles. Elle dit aussi le rôle des témoins : ceux qui voient et minimisent, ceux qui voient et se taisent, ceux qui parlent trop tard, ceux qui ne sont jamais entendus.
À travers ce dossier, le tribunal est confronté à une question essentielle : comment juge-t-on une violence qui a été camouflée par l’habitude ? Comment qualifie-t-on des gestes dont certains auteurs disent qu’ils les pensaient drôles ? Comment entend-on une victime qui n’a pas réagi immédiatement, parce qu’elle était jeune, isolée, dépendante du groupe, et parce que tout autour d’elle lui disait que c’était normal ?
La réponse pénale appartient au tribunal. Mais l’audience a déjà montré une chose : la normalité d’un groupe n’est pas forcément la légalité. Une ambiance peut être violente. Une blague peut être une humiliation. Un rire peut être une protection. Une relation amicale peut coexister avec des atteintes au corps. Et le silence d’une salariée ne vaut jamais autorisation.
Le poids du temps et la difficulté de juger sept ans après
L’audience de 2026 juge des faits qui auraient pris fin en 2019 et commencé, pour certains, plusieurs années plus tôt. Ce décalage temporel traverse tout le dossier. Les prévenus disent ne pas toujours se souvenir. Les témoins ne datent pas précisément toutes les scènes. La plaignante elle-même a mis du temps à comprendre, puis à verbaliser. L’enquête a semblé lente, partielle, insuffisante aux yeux de la partie civile.
Le temps, ici, agit dans deux directions opposées. Il fragilise la preuve, car les souvenirs s’effacent et les détails se brouillent. Mais il peut aussi rendre possible la parole. La victime explique avoir compris après coup, grâce à des échanges, à des associations, à des professionnels, que ce qu’elle avait vécu n’était pas normal. La défense y voit une relecture tardive des faits. La partie civile y voit une libération progressive de la parole.
Ce débat est classique dans les dossiers de violences sexistes et sexuelles. Il est aussi profondément humain. On ne comprend pas toujours immédiatement ce que l’on subit. Surtout lorsque l’on est jeune. Surtout lorsque l’on travaille dans un milieu où tout le monde semble accepter les mêmes règles. Surtout lorsque la personne qui vous blesse est aussi celle avec qui vous riez, travaillez, sortez, partagez des journées entières.
C’est précisément cette complexité qui rend le dossier difficile. Il ne s’agit pas d’un inconnu dans une ruelle. Il s’agit de collègues, d’une équipe, d’un quotidien, d’un mélange de proximité et de domination. C’est souvent là que les violences au travail sont les plus difficiles à nommer.
Derrière le dossier pénal, la question de la responsabilité collective
Le procès vise deux hommes. Ce sont eux qui comparaissent. Ce sont leurs gestes et leurs paroles que le tribunal doit examiner. Mais l’audience laisse apparaître une responsabilité plus large : celle d’un collectif de travail et, peut-être, d’une hiérarchie qui n’a pas vu, pas voulu voir, ou pas suffisamment agi.
La victime affirme que certains responsables savaient ou auraient dû savoir. Elle évoque des comportements violents ou dangereux attribués à l’un des prévenus dans d’autres circonstances, comme des objets lancés ou des gestes présentés comme des jeux. Elle dit avoir eu le sentiment que rien n’était réellement fait. La partie civile regrette que les dirigeants ou anciens dirigeants n’aient pas été davantage entendus. La défense, elle, rappelle que le procès du jour concerne les prévenus et non l’établissement dans son ensemble.
Mais la question demeure : comment un environnement aussi décrit peut-il durer plusieurs années ? Comment des scènes visibles peuvent-elles être perçues comme anodines ? Comment des salariés peuvent-ils en venir à considérer des mains aux fesses comme des gestes “qui arrivent” ? Comment une jeune femme peut-elle se retrouver seule à porter la charge de dire que non, ce n’était pas normal ?
Ce dossier est donc aussi celui des témoins silencieux, des collègues ambivalents, des responsables absents, des institutions lentes. La justice pénale ne peut pas tout réparer. Elle ne peut pas reconstituer entièrement une culture de travail. Mais elle peut poser une limite : ce qui est répété n’est pas forcément accepté ; ce qui est banalisé n’est pas forcément légal.
Une audience de prise de conscience
Au fil des questions, les prévenus semblent mesurer, au moins partiellement, la gravité de ce qui leur est reproché. Ils reconnaissent que certains gestes n’étaient pas normaux. Ils disent qu’aujourd’hui, ils ne referaient pas cela. Ils parlent d’une prise de conscience. Les avocats de la défense s’appuient sur cette évolution pour demander au tribunal de ne pas prononcer une peine trop lourde.
Mais cette prise de conscience tardive pose une question douloureuse : pourquoi a-t-il fallu une plainte, une enquête, une audience correctionnelle, des années de procédure, pour comprendre qu’on ne dégrafe pas le soutien-gorge d’une collègue, qu’on ne lui touche pas les fesses, qu’on ne mime pas un acte sexuel contre elle, qu’on ne transforme pas son lieu de travail en espace de sexualisation permanente ?
C’est ce que la partie civile oppose aux prévenus : la loi n’a pas attendu 2026 pour protéger les salariés. La dignité au travail n’est pas une invention récente. Le consentement n’est pas une mode sociale. Ce qui a changé, peut-être, c’est la capacité des victimes à dire ce qu’elles subissaient, et celle de la société à les entendre.
Le tribunal correctionnel rend son verdict
À l’issue de l’audience, le tribunal correctionnel de Dijon a rendu sa décision. Les deux prévenus, Xavier Boula et Arnaud Frelin, ont chacun été condamnés à quinze mois d’emprisonnement avec sursis. Ils devront également indemniser la victime. Les deux hommes disposent désormais d’un délai de dix jours pour faire appel de cette décision.
Nous avons tenté de joindre le syndicat de salariés Solidaires 21, qui suivait ce dossier de près, afin de recueillir sa réaction. À l’heure où nous publions cet article, il n’avait toutefois pas encore répondu à nos sollicitations.
Fabien B.
E-Mail : f-bauduin@fr.journaliste.media
3919 – Violences femmes info
Un numéro d’appel national, le 3919, est dédié à l’écoute et à l’orientation des femmes victimes de violences. Appel gratuit et anonyme, service accessible 24h/24 et 7 jours sur 7.
Le Gril’ Laure rattrapé par une affaire de harcèlement sexuel présumé
