Dans un monde saturé d’images, où les visages défilent sans jamais vraiment être regardés, l’exposition Celles & Ceux de l’artiste Pascal Lazzarotti surgit comme une halte nécessaire. Une pause dans le vacarme contemporain. Une invitation à regarder autrement. Non pas regarder pour reconnaître, classer ou juger, mais regarder pour rencontrer.
À travers une série de quarante-cinq toiles, l’artiste livre une œuvre profondément humaine, traversée par la question du regard, de l’identité et de la dignité. Chaque visage peint semble émerger du silence pour venir nous interroger frontalement : qui voyons-nous réellement lorsque nous regardons l’autre ? Et surtout, qu’acceptons-nous de voir ?
Pascal Lazzarotti développe depuis plusieurs années une peinture expressive et figurative où les fragilités humaines occupent une place centrale. Son travail ne cherche ni la démonstration technique ni l’effet spectaculaire. Chez lui, la peinture devient un langage sensible, une matière émotionnelle au service d’une réflexion sociale et intime. La couleur dialogue avec de puissants traits noirs qui structurent les visages, soulignent les regards et donnent aux figures une présence presque irréfutable.
Cette écriture visuelle, proche parfois du langage de la bande dessinée, confère à son œuvre une identité immédiatement reconnaissable. Pourtant, derrière cette apparente simplicité graphique, se cache une réflexion complexe sur la condition humaine. Les regards peints par Lazzarotti ne sont jamais neutres. Ils accusent, questionnent, résistent. Ils portent les traces de vies invisibilisées, de récits tus, d’histoires que l’on préfère souvent ignorer.
Fils d’immigré italien, marqué par une histoire familiale faite de déracinement et de silences, l’artiste inscrit dans sa peinture les blessures discrètes de l’exil et de l’intégration. Ses portraits semblent habités par cette mémoire des déplacements, par cette sensation d’être parfois perçu comme étranger, même au sein du monde auquel on appartient.
Mais l’œuvre de Pascal Lazzarotti ne se limite pas à une démarche autobiographique. Longtemps enseignant en éducation prioritaire, il a nourri son regard au contact de celles et ceux que la société regarde peu : les oubliés, les marginalisés, les invisibles. Son expérience du terrain social irrigue profondément son travail artistique. Derrière chaque visage représenté, il y a une volonté de redonner une présence à ceux que les mécanismes sociaux réduisent souvent à des étiquettes.
C’est précisément cette question du regard qu’explore avec force le texte d’Alain Vasseur consacré à l’exposition. Il rappelle combien nos perceptions sont souvent conditionnées par des préjugés, des catégories et des réflexes culturels qui empêchent la véritable rencontre humaine. « Souvent, on regarde et on croit voir », écrit-il, soulignant notre tendance à nous contenter des apparences et des stéréotypes plutôt que d’accéder à la profondeur de l’autre.

Dans ce contexte, l’exposition Celles & Ceux apparaît comme une tentative de réhumanisation du regard. Les visages peints par Lazzarotti ne demandent pas la compassion. Ils imposent une présence. Ils obligent le spectateur à sortir de sa position de simple observateur pour devenir acteur d’une réflexion intérieure. Face à ces regards fixes, souvent intenses, il devient difficile de rester extérieur ou indifférent.
La force du travail de l’artiste réside précisément dans cette tension permanente entre proximité et inconfort. Ses œuvres ne cherchent pas à illustrer un discours militant de manière didactique. Elles provoquent une expérience sensible. Le spectateur est confronté à ses propres filtres, à ses contradictions, à ses peurs parfois inconscientes.
Pascal Lazzarotti affirme d’ailleurs que peindre constitue ici « un acte de résistance ». Résistance à l’indifférence, résistance aux assignations identitaires, résistance aux regards qui enferment. Dans une société où les fractures sociales, culturelles et identitaires semblent se multiplier, l’artiste choisit de remettre l’humain au centre. Ses portraits deviennent alors des espaces de dialogue silencieux.
Le texte d’Alain Vasseur approfondit cette idée en évoquant la notion d’« altérité ». Citant Jean Oury, il rappelle que « ce qui modifie le paysage et l’enrichit, c’est l’entrée en présence de quelqu’un ». Cette phrase résonne particulièrement face aux œuvres de Lazzarotti : chaque visage exposé transforme l’espace, impose une existence singulière et rappelle que toute société se construit dans la rencontre avec l’autre.
L’exposition devient alors un territoire d’accueil symbolique. Un lieu où les différences ne sont plus des frontières mais des matières à compréhension mutuelle. Alain Vasseur décrit ainsi le projet comme « une terre d’asile » opposée à une société fermée et cloisonnée. Cette dimension politique, bien que jamais frontale, traverse toute l’œuvre de Pascal Lazzarotti.
L’artiste ne cherche pas à donner des leçons. Il préfère créer les conditions d’une prise de conscience intime. Ses tableaux parlent moins de discrimination que de notre responsabilité collective face à l’effacement progressif de certaines présences humaines. Car derrière chaque regard représenté se cache une question fondamentale : qu’est-ce qu’exister dans le regard de l’autre ?
Cette interrogation prend encore plus de force dans le cadre du projet mené au Cèdre de Chenôve depuis octobre 2025. L’exposition ne se limite pas à un simple accrochage de toiles. Elle s’accompagne d’ateliers d’écriture et de création plastique (tous deux co-animés avec Stéphanie Casagrande, chargée de la médiation culturelle au Cèdre) destinés aux élèves du primaire et du secondaire. Cette prolongation pédagogique témoigne de la volonté de faire de l’art un espace de transmission et de réflexion collective..
En impliquant les scolaires, les enseignants et les médiateurs culturels, Pascal Lazzarotti transforme son exposition en expérience vivante. L’œuvre ne s’arrête pas aux murs de la galerie : elle continue dans les paroles échangées, dans les récits écrits, dans les émotions partagées. Alain Vasseur insiste lui aussi sur cette dimension sonore et collective du travail artistique, évoquant ces « lèvres muettes » auxquelles les ateliers viennent finalement redonner une voix.
L’exposition porte d’ailleurs en elle une ambition évolutive. Celles & Ceux est pensée comme une œuvre mobile, appelée à se déplacer et à se transformer selon les lieux qui l’accueilleront. Cette volonté de mouvement fait écho au thème même de l’exposition : celui des trajectoires humaines, des passages, des rencontres et des métissages.
Au-delà de sa dimension artistique, le travail de Pascal Lazzarotti interroge profondément notre époque. Dans des sociétés marquées par les replis identitaires, les crispations sociales et la fragmentation des liens humains, Celles & Ceux rappelle avec force que regarder l’autre constitue déjà un acte politique.
Alain Vasseur conclut son texte en citant Gaston Bachelard : « Pour un regard sincère et grave, tout est profondeur. » Cette phrase pourrait résumer à elle seule toute la démarche de Pascal Lazzarotti. Car son œuvre nous invite précisément à retrouver cette profondeur du regard que notre époque semble parfois perdre.
À travers ses portraits puissants, l’artiste nous rappelle finalement une vérité simple mais essentielle : derrière chaque visage existe une histoire, une mémoire, une humanité irréductible. Et peut-être que l’art commence exactement là, dans cette capacité à rendre visible ce que nos habitudes avaient fini par effacer.
Christophe Cugniet, photographe, a accompagné l’artiste tout au long de la création de Celles&Ceux et propose au Cèdre le Making of de cette aventure.
Information :
Entrée libre jusqu’au 4 juin,
Lundi, mardi, jeudi, vendredi de 13h à 20h
Mercredi de 9h à 20h
Samedi de 9h à 12h
Fermé les dimanches & jours fériés
Tram T2 – Station Chenôve Centre (terminus)


