Six mois après son arrivée à la tête du groupe Ebra, Sophie Gourmelen esquisse les contours de la feuille de route qu’elle entend porter pour le premier groupe de presse quotidienne régionale en France. Dans une interview accordée à The Media Leader, la présidente d’Ebra assume la préparation d’un plan stratégique à moyen-long terme, sur cinq à six ans, destiné à remettre durablement le groupe détenu par le Crédit Mutuel sur le chemin de la rentabilité.
À la tête d’un ensemble qui regroupe notamment Le Progrès, Le Dauphiné Libéré, les Dernières Nouvelles d’Alsace, L’Est Républicain, Le Bien Public ou encore Le Journal de Saône-et-Loire, Sophie Gourmelen insiste d’abord sur la nécessité de redonner de la force au produit éditorial. Pour elle, la réponse à la crise de la presse régionale ne peut pas être seulement industrielle ou budgétaire. « La base, c’est une promesse éditoriale forte », explique-t-elle, en défendant l’idée de contenus plus singuliers, de unes plus fortes et d’une offre numérique mieux adaptée aux usages.
Mais derrière ce discours sur le développement éditorial, la question de l’organisation reste centrale. La dirigeante confirme travailler à un plan stratégique, encore en construction, qui devra être présenté en interne. Elle affirme vouloir bâtir une trajectoire reposant sur deux jambes : l’activité principale du groupe, avec son organisation et son développement, et la diversification. L’objectif fixé par l’actionnaire, le Crédit Mutuel, est clair : permettre au groupe de presse de retrouver un équilibre durable et de dégager un résultat positif.
Cette trajectoire passera aussi par une adaptation des coûts. Sophie Gourmelen ne nie pas la baisse structurelle du print, ni les interrogations autour de l’outil industriel. Le groupe dispose encore de quatre imprimeries, héritées d’une époque où les volumes papier étaient plus importants. La présidente d’Ebra défend toutefois une approche globale, liant impression, distribution, portage et ancrage territorial. Selon elle, imprimer plus loin pour redistribuer ensuite sur de longues distances ne constitue pas nécessairement une solution évidente.
Le portage apparaît, dans ce contexte, comme l’un des leviers mis en avant. Sophie Gourmelen souhaite renforcer ce réseau, jugé stratégique pour la qualité de service, la fidélisation des lecteurs et la maîtrise de la chaîne de valeur, notamment face à la hausse des tarifs postaux et à la dégradation du service postal.
Sur le numérique, le groupe revendique 121 000 abonnés digitaux, en hausse de 11 % sur un an, avec un revenu moyen par abonné de 11 euros par mois. Sophie Gourmelen défend une croissance fondée sur la valeur plutôt que sur une course au volume. Elle plaide aussi pour un chiffre d’affaires digital équilibré entre abonnement, publicité et diversification, en citant notamment l’événementiel, le brand content, la vidéo ou encore de futures licences liées à l’intelligence artificielle.
La vidéo, la régie unifiée EBRA Médias, les événements comme Tech&Fest ou EBRA Sport, ainsi que des projets territoriaux comme EBRA Montagnes, sont présentés comme autant de relais de croissance. La présidente du groupe entend aussi renforcer la visibilité de la marque Ebra dans une logique B2B, tout en maintenant les titres historiques au centre de la relation avec les lecteurs.
Reste que l’emploi demeure le grand angle mort de cette communication. Sophie Gourmelen parle d’un « plan de développement » et d’une nécessaire adaptation de l’organisation. Les syndicats, eux, y voient déjà le risque d’un plan de réduction des coûts et des effectifs, notamment dans les rédactions et les imprimeries. La présentation du plan en interne, attendue à partir de la mi-juin, s’annonce donc comme un moment socialement sensible pour le groupe.
Le rappel du communiqué intersyndical
Dans un communiqué commun, l’intersyndicale FilPac-CGT, SNJ-CGT, SNJ, CFDT, CFE-CGC et FO dénonce ce qu’elle considère comme un « passage en force estival ». Les représentants du personnel s’inquiètent du calendrier choisi par la direction, avec une présentation du plan envisagée juste avant l’été, au risque selon eux de rendre impossible une négociation loyale.
Les syndicats rappellent que les salariés vivent depuis dix-huit mois dans l’incertitude sur leur avenir et celui du groupe. Ils dénoncent une situation pesant lourdement sur la santé mentale des équipes et jugent inacceptable que les représentants du personnel puissent être appelés à négocier en quelques semaines, pendant la période estivale, un plan qu’ils qualifient de transformation mais aussi de réduction des coûts et de la masse salariale.
L’intersyndicale interpelle directement le Crédit Mutuel, actionnaire unique d’Ebra depuis 2010, en l’appelant à ne pas cautionner une méthode qu’elle juge contraire aux valeurs mutualistes affichées par la banque. Elle critique également le recours au cabinet de conseil Georges, chargé d’études lecteurs et de travaux sur la refonte des unes et des dossiers d’information générale.
Les organisations syndicales affirment leur détermination à défendre l’emploi, les métiers, les sites de production, les conditions de travail et l’avenir de l’information locale de proximité. Elles appellent les salariés à se mobiliser dans les prochaines semaines afin que le projet de la direction ne se résume pas, selon leurs mots, à un plan de casse sociale.
