Alors que l’accès aux soins s’impose comme l’une des préoccupations majeures des Français, la deuxième édition des “Cartes de France de l’accès aux soins” dresse un constat nuancé mais préoccupant. Réalisée par Doctolib avec le soutien de la Fondation Jean-Jaurès et l’analyse de la géographe de la santé Joy Raynaud, l’étude s’appuie sur 234 millions de consultations effectuées en 2025, les données de plus de 80 000 professionnels de santé et, pour la première fois, une enquête menée auprès de près de 8 000 patients.
L’accès aux soins en France ne peut plus être résumé à la seule question du nombre de médecins. C’est l’un des principaux enseignements de cette nouvelle édition des Cartes de France de l’accès aux soins, publiée le 19 mai 2026. En croisant données d’usage, délais réels de rendez-vous et vécu des patients, l’étude met en évidence une situation contrastée : certaines spécialités améliorent leurs délais, d’autres restent sous forte tension, tandis que le renoncement aux soins apparaît comme un phénomène massif, parfois invisible dans les statistiques classiques.
Les délais d’accès varient fortement selon les professions. Les soins de premier recours restent globalement les plus accessibles : le délai médian est de trois jours pour un rendez-vous chez un médecin généraliste, six jours chez un kinésithérapeute, huit jours chez un pédiatre, dix jours chez un chirurgien-dentiste et douze jours chez une sage-femme. À l’inverse, les spécialités médicales affichent des temps d’attente nettement plus longs. La cardiologie atteint un délai médian de 42 jours, tandis que la dermatologie se situe à 32 jours. L’ophtalmologie, elle, descend à 21 jours, après une amélioration notable depuis 2023.
Entre 2023 et 2025, les évolutions ne suivent pas une trajectoire unique. L’ophtalmologie gagne quatre jours, la dermatologie trois jours, la gynécologie deux jours et la chirurgie dentaire un jour. Ces améliorations montrent qu’une réduction des délais est possible. Mais d’autres secteurs se dégradent légèrement : la cardiologie, la psychiatrie, la pédiatrie et les sages-femmes enregistrent chacune une hausse d’un jour. La médecine générale et la kinésithérapie restent stables.
La pédiatrie apparaît comme un point de vigilance particulier. La spécialité cumule un délai en hausse et une diminution de la part des rendez-vous obtenus en moins de 48 heures, alors même qu’elle joue un rôle essentiel dans les soins non programmés. Cette tension est d’autant plus préoccupante qu’elle concerne directement les familles et les enfants, dans un contexte où les besoins de suivi et de consultations rapides restent élevés.
L’étude souligne cependant que les professionnels de santé continuent de maintenir une capacité de réponse rapide. Toutes les professions étudiées proposent encore une part de rendez-vous obtenus en moins de 48 heures, même si cette part varie fortement. Elle atteint 39 % chez les médecins généralistes et 37 % chez les pédiatres. En cardiologie, pourtant particulièrement sous tension, 8 % des rendez-vous restent disponibles en moins de deux jours. Cette capacité de prise en charge rapide en ville est présentée comme un levier important pour éviter certains passages aux urgences hospitalières.
Au-delà des chiffres, le rapport insiste sur un point central : la densité médicale ne suffit pas à expliquer les délais. L’exemple de l’ophtalmologie est particulièrement parlant. Selon l’étude, les délais y ont été divisés par plus de deux en huit ans à effectifs quasiment constants, grâce au développement du travail aidé et à une meilleure organisation de la filière. À l’inverse, en cardiologie, la densité libérale a progressé, mais les délais continuent de s’allonger. L’organisation des soins, la délégation de certaines tâches, la coordination territoriale, la téléexpertise ou encore l’intelligence artificielle apparaissent ainsi comme des leviers aussi déterminants que le nombre de praticiens.
La téléconsultation reste, elle aussi, un outil encore sous-exploité. En dehors de la psychiatrie et de la médecine générale, elle représente moins de 3 % de l’activité dans la plupart des spécialités. Pourtant, lorsqu’elle est utilisée, les délais médians sont souvent plus courts que pour les consultations en présentiel. En médecine générale, le délai médian est d’un jour en téléconsultation contre trois jours en présentiel. En dermatologie, l’écart est également significatif. Le communiqué rappelle toutefois que la téléconsultation ne remplace pas le soin physique : elle constitue plutôt un canal complémentaire, particulièrement utile lorsqu’elle s’inscrit dans une relation déjà existante entre le patient et son praticien.
Les inégalités territoriales demeurent très fortes, mais elles ne dessinent pas une carte simple. L’étude invite à dépasser l’opposition traditionnelle entre villes et campagnes. En cardiologie, le délai médian va de 16 jours à Paris à 164 jours dans le Gers. En ophtalmologie, l’écart est encore plus spectaculaire : cinq jours en Seine-Saint-Denis contre 153 jours dans le Gers. Ces différences montrent que chaque spécialité possède sa propre géographie de tension. Il n’existe donc pas une seule carte des “déserts médicaux”, mais plusieurs réalités territoriales selon les besoins de soins.
L’autre apport majeur de cette édition 2026 réside dans l’enquête menée auprès des patients. Elle révèle un renoncement massif : 63 % des répondants déclarent avoir déjà renoncé à chercher un rendez-vous. Ce phénomène ne touche pas seulement les publics les plus précaires ou les territoires ruraux. Les cadres sont 71 % à déclarer avoir renoncé, les 25-34 ans 75 %, contre 63 % chez les ouvriers et les personnes sans activité. L’écart entre zones urbaines denses et zones rurales n’est que de quatre points. Autrement dit, la difficulté d’accès aux soins apparaît comme un problème national, transversal, qui dépasse largement les zones habituellement qualifiées de sous-dotées.
Les urgences hospitalières apparaissent comme l’un des lieux où se répercutent directement ces difficultés. Selon l’enquête, 23 % des patients se sont rendus aux urgences au cours des douze derniers mois faute de rendez-vous disponible. À l’inverse, 20 % affirment avoir renoncé à aller aux urgences parce qu’ils ont pu obtenir un rendez-vous en ligne. Ces chiffres illustrent le rôle potentiel des outils numériques dans l’orientation des patients vers le bon niveau de prise en charge, à condition que l’offre disponible soit suffisamment visible et accessible.
L’étude aborde enfin un phénomène désormais installé dans les pratiques : l’usage de l’intelligence artificielle conversationnelle pour des questions de santé. Près de 45 % des patients déclarent y avoir déjà recours. L’usage est particulièrement marqué chez les jeunes : 75 % des 18-24 ans l’utilisent, contre seulement 13 % des 75 ans et plus. Mais ses effets sur les parcours de soins sont ambivalents. Un quart des utilisateurs déclarent avoir consulté plus rapidement un professionnel de santé grâce à l’IA, tandis que 18 % disent au contraire avoir renoncé à consulter après l’avoir utilisée. Les étudiants apparaissent comme le groupe le plus exposé : 78 % utilisent une IA pour des questions de santé et 20 % ont renoncé à consulter après y avoir eu recours.
Pour Jean-Urbain Hubau, directeur général France de Doctolib, ces résultats confirment que l’accès aux soins est un défi structurel qui ne pourra pas être résolu par la seule augmentation des effectifs médicaux. Il insiste sur le rôle de l’organisation du soin et sur la nécessité de mobiliser des solutions concrètes déjà existantes. Roman Bornstein, directeur des études de la Fondation Jean-Jaurès, replace pour sa part le sujet dans une perspective politique plus large, à l’approche de la prochaine élection présidentielle. Selon lui, les inégalités d’accès aux soins sont en passe de devenir un sujet majeur du débat public.
En définitive, cette étude décrit une France où l’accès aux soins ne dépend pas seulement du lieu de résidence ou du nombre de praticiens disponibles. Il dépend aussi de l’organisation des filières, de la capacité à proposer des rendez-vous rapides, de l’usage raisonné du numérique, de la coordination entre professionnels et de la manière dont les patients se repèrent dans le système de santé. Le diagnostic posé est clair : les tensions sont profondes, mais certaines améliorations montrent qu’elles ne sont pas une fatalité.
