Plusieurs organisations européennes de défense des consommateurs accusent quatre grands groupes énergétiques d’utiliser des allégations environnementales trompeuses pour promouvoir des offres présentées comme “vertes”. En France, la CLCV annonce avoir déposé une plainte contre ENGIE devant le tribunal judiciaire de Nanterre.
Le ton se durcit contre le greenwashing dans le secteur de l’énergie. Le mardi 16 juin 2026, le BEUC, l’organisation européenne des consommateurs, a annoncé le dépôt d’une plainte administrative auprès de la Commission européenne et des autorités européennes de protection des consommateurs contre ENGIE, Eni Plenitude, Shell et TotalEnergies. Cette action est menée avec douze organisations membres issues de onze pays européens, dont la CLCV en France.
Dans le même mouvement, la CLCV indique avoir engagé une procédure distincte devant le tribunal judiciaire de Nanterre contre ENGIE pour pratiques commerciales trompeuses. L’association reproche au fournisseur d’énergie français ses allégations environnementales, qu’elle estime susceptibles d’induire les consommateurs en erreur sur la réalité écologique de certaines offres.
Au cœur de cette offensive coordonnée : la manière dont de grands acteurs de l’énergie communiquent sur leurs produits, leurs engagements climatiques et leurs investissements dans les énergies renouvelables. Les associations affirment que certaines offres ou campagnes publicitaires donnent une image plus verte qu’elle ne le serait réellement, alors même que les entreprises concernées continuent d’exercer des activités fortement liées aux combustibles fossiles.
Selon la CLCV et le BEUC, ces pratiques ne relèvent pas seulement d’un débat d’image. Elles peuvent avoir des conséquences très concrètes pour les consommateurs. Les associations estiment que le greenwashing brouille la compréhension des offres, affaiblit la confiance dans la transition énergétique et peut conduire certains clients à payer plus cher pour des produits présentés comme plus respectueux de l’environnement.
Les organisations pointent notamment les offres d’énergie “verte” qui incluent encore du gaz fossile. Dans leur analyse, elles dénoncent l’utilisation de termes génériques ou valorisants, comme “vert”, “durable” ou “climatiquement responsable”, lorsque ces expressions ne permettent pas au consommateur de comprendre précisément ce qui relève d’un véritable bénéfice environnemental et ce qui relève d’un argument marketing.
Le communiqué vise également ce que les associations appellent un effet de “halo” de durabilité. Autrement dit, des entreprises mettraient en avant leurs investissements dans les renouvelables pour améliorer leur image globale, alors que ces investissements resteraient, selon les plaignants, marginaux au regard de l’ensemble de leurs activités. Le problème, selon les associations, est que cette communication peut donner l’impression d’une transformation plus avancée qu’elle ne l’est réellement.
Autre point sensible : les promesses de performances environnementales futures, notamment les objectifs de neutralité carbone. Les associations de consommateurs reprochent à certaines entreprises de mettre en avant des ambitions climatiques de long terme tout en continuant, dans le même temps, à investir massivement dans le développement des énergies fossiles. Pour elles, ces messages peuvent créer une confusion entre trajectoire annoncée et réalité opérationnelle.
La question de la compensation carbone est également au centre des critiques. Les associations contestent les arguments selon lesquels les émissions liées à certains produits fossiles, comme le gaz, pourraient être compensées par le financement de projets climatiques menés ailleurs, par exemple des plantations forestières. Elles estiment que ce type de communication peut laisser croire au consommateur que l’impact climatique du produit est annulé, alors que cette idée est fortement contestée scientifiquement.
TotalEnergies est notamment visé pour des allégations comparatives que les associations jugent trompeuses. Selon le communiqué, certaines communications présenteraient le gaz fossile comme une énergie plus verte ou moins émettrice que d’autres combustibles fossiles, sans rappeler suffisamment que ce gaz émet toujours du CO2 lorsqu’il est brûlé. Les associations soulignent également les émissions de méthane liées à la production et au transport du gaz, un gaz à effet de serre particulièrement puissant.
Cette plainte européenne intervient dans un contexte où la communication environnementale des entreprises fait l’objet d’une attention croissante. L’Union européenne a déjà renforcé son arsenal contre les pratiques commerciales trompeuses, notamment avec la directive sur les pratiques commerciales déloyales et la directive européenne 2024/825, qui vise à mieux protéger les consommateurs contre les allégations environnementales génériques ou insuffisamment fondées.
Pour le BEUC, l’enjeu dépasse les seuls cas d’ENGIE, Eni Plenitude, Shell et TotalEnergies. Dans son rapport Switching off greenwashing, l’organisation affirme que le greenwashing constitue un problème systémique dans le secteur de l’énergie. Les associations demandent donc aux autorités européennes d’ouvrir une enquête plus large sur les pratiques de communication environnementale des fournisseurs d’énergie.
Agustín Reyna, directeur général du BEUC, estime que certains grands groupes européens de l’énergie “induisent les consommateurs en erreur quant à leur véritable impact climatique”. Selon lui, ces pratiques empêchent les clients de distinguer les fournisseurs réellement engagés dans une sortie progressive des combustibles fossiles de ceux qui ne le feraient pas, ou trop lentement. Il ajoute que les consommateurs peuvent être amenés à payer une “prime verte” pour des offres qui, selon l’organisation, ne seraient vertes “que de nom”.
La CLCV tient un discours similaire. Son président, Eric Adachowsky, rappelle que les consommateurs attendent des engagements environnementaux clairs de la part des professionnels. “Il est inacceptable que ces engagements puissent être trompeurs”, déclare-t-il dans le communiqué.
Les associations demandent désormais aux autorités d’agir sur plusieurs fronts. Elles réclament d’abord que les entreprises visées cessent d’utiliser des allégations marketing “vertes” considérées comme trompeuses. Elles souhaitent également que les autorités surveillent l’usage de ces arguments et sanctionnent les entreprises qui persisteraient à les utiliser.
Elles demandent aussi que les consommateurs soient indemnisés lorsqu’ils ont payé plus cher pour des contrats ou des produits fossiles présentés comme plus écologiques sur la base d’allégations contestées. Le communiqué cite plusieurs exemples de surcoûts : dans le cas d’ENGIE, le supplément pourrait varier de 0,75 euro à 15 euros par mois selon la part de gaz vert incluse dans l’offre, auquel s’ajouteraient des frais mensuels. Le texte évoque également un surcoût de 17 euros pour 100 litres de fioul TotalEnergies Bio Premium Thermogreen par rapport au fioul standard, ainsi qu’un prix plus élevé pour le fioul Shell Eco Ultra au Danemark.
Enfin, les organisations veulent que les consommateurs soient mieux informés sur les limites des projets de compensation. Elles estiment que les investissements dans des projets de protection du climat ne doivent pas être présentés comme annulant les émissions générées par les entreprises ou par leurs produits fossiles.
Cette action coordonnée illustre une évolution importante du rapport de force entre consommateurs, associations et grands groupes énergétiques. Pendant longtemps, les engagements climatiques des entreprises ont été principalement analysés sous l’angle de la responsabilité sociale ou de la réputation. Ils sont désormais de plus en plus examinés sous l’angle du droit de la consommation.
La plainte vise donc à poser une question simple : jusqu’où une entreprise peut-elle aller dans sa communication environnementale lorsqu’une partie importante de son modèle économique reste fondée sur les énergies fossiles ? Pour les associations, la réponse est claire : les promesses climatiques doivent être précises, vérifiables, compréhensibles et proportionnées à la réalité des activités.
La CLCV, créée en 1952, rappelle de son côté son rôle d’association indépendante de défense des consommateurs, des locataires et des usagers. Présente à l’échelle nationale et locale, elle dispose d’un agrément lui permettant de mener des actions collectives et des actions de groupe en justice. Son engagement dans cette plainte s’inscrit dans une stratégie plus large de lutte contre les pratiques commerciales susceptibles de fausser le choix des consommateurs.
Pour l’heure, les entreprises visées sont mises en cause par les associations, mais la suite dépendra des autorités compétentes et des juridictions saisies. L’enjeu sera de déterminer si les communications contestées relèvent d’une mise en valeur légitime d’efforts environnementaux ou de pratiques commerciales trompeuses.
Dans un marché de l’énergie marqué par la volatilité des prix, la transition climatique et la défiance d’une partie des consommateurs, cette procédure pourrait devenir un dossier test. Elle pourrait aussi contribuer à préciser les limites de la communication “verte” dans l’un des secteurs les plus scrutés de l’économie européenne.
Liens utiles
- Communiqué de la CLCV
- Communiqué du BEUC
- Rapport “Switching off greenwashing” du BEUC
- Annexe II du rapport du BEUC
- Réseau européen de coopération en matière de protection des consommateurs
- Directive européenne sur les pratiques commerciales déloyales
- Directive européenne 2024/825 sur la transition écologique des consommateurs
