Cent vingt ans après l’arrêt qui a définitivement reconnu l’innocence du capitaine Alfred Dreyfus, une cérémonie commémorative a été organisée, dimanche 12 juillet 2026, devant la cour d’appel de Dijon. Un hommage à l’homme injustement condamné, mais aussi un appel à rester vigilant face à l’antisémitisme et aux dérives institutionnelles.
C’est devant un lieu chargé de symboles que Dijon a choisi d’honorer la mémoire d’Alfred Dreyfus. Représentants de l’État, membres de l’institution judiciaire et responsables associatifs se sont réunis devant la cour d’appel, dimanche 12 juillet, à l’occasion du 120e anniversaire de l’arrêt rendu par la Cour de cassation.
Le 12 juillet 1906, la plus haute juridiction française annulait, sans ordonner de nouveau procès, la condamnation prononcée sept ans plus tôt par le conseil de guerre de Rennes. Cette décision ouvrait la voie à la réhabilitation du capitaine, après douze années de procédures et de combats menés par sa famille et ses défenseurs.
La cérémonie dijonnaise s’inscrivait dans la première Journée nationale de commémoration de la reconnaissance de l’innocence d’Alfred Dreyfus, instaurée en 2025. Selon l’Élysée, cette journée doit rappeler la victoire de la justice et de la vérité sur l’arbitraire, tout en réaffirmant la lutte contre l’antisémitisme.
Une accusation construite sur des éléments fragiles
L’affaire débute en 1894 avec la découverte d’un document laissant penser qu’un officier français transmet des renseignements militaires à l’Allemagne. Alfred Dreyfus, capitaine d’artillerie, polytechnicien et de confession juive, est rapidement soupçonné en raison d’une prétendue ressemblance entre son écriture et celle du document.
Malgré l’absence de preuve déterminante et les divergences relevées par certains experts, il est traduit devant un conseil de guerre. Des éléments susceptibles de l’innocenter sont écartés tandis qu’un dossier secret, auquel sa défense n’a pas accès, est communiqué illégalement aux juges.
En décembre 1894, Alfred Dreyfus est reconnu coupable de haute trahison. Il est condamné à la déportation perpétuelle, destitué de son grade puis publiquement dégradé dans la cour de l’École militaire, à Paris. Quelques mois plus tard, il est envoyé au bagne sur l’île du Diable, en Guyane, où il connaît un isolement presque total et des conditions de détention particulièrement éprouvantes.
Le véritable auteur identifié, mais protégé
Les premiers éléments remettant sérieusement en cause la condamnation apparaissent en 1896. À la tête du service de renseignement, le lieutenant-colonel Georges Picquart découvre que l’écriture du document attribué à Dreyfus correspond en réalité à celle du commandant Ferdinand Walsin Esterhazy.
Convaincu de l’innocence du capitaine, Picquart alerte sa hiérarchie. Mais plutôt que de reconnaître l’erreur, l’état-major cherche à préserver la décision initiale. Picquart est éloigné, surveillé puis écarté, tandis qu’un faux document est fabriqué pour continuer à accréditer la culpabilité de Dreyfus.
Esterhazy est finalement jugé en janvier 1898, mais acquitté à l’unanimité. Il quitte ensuite la France et termine sa vie en Angleterre sans avoir été condamné pour la trahison imputée à Alfred Dreyfus.
Une affaire devenue un combat national
L’acquittement d’Esterhazy provoque l’indignation d’Émile Zola. Le 13 janvier 1898, l’écrivain publie dans le journal L’Aurore sa célèbre lettre ouverte « J’accuse… ! », adressée au président de la République Félix Faure.
En mettant publiquement en cause les responsables militaires et judiciaires, Zola donne une nouvelle dimension à l’affaire. Son propre procès permet d’exposer les contradictions du dossier et de faire connaître au grand public les manipulations ayant conduit à la condamnation du capitaine.
La société française se fracture alors entre les dreyfusards, partisans d’une révision du procès, et les antidreyfusards, défenseurs de l’armée et de la condamnation. Derrière la bataille judiciaire se révèle une violente crise politique et morale, alimentée par le nationalisme et l’antisémitisme d’une partie de la presse et de l’opinion publique.
Une grâce ne valant pas reconnaissance de l’innocence
En 1899, la première condamnation est annulée et Alfred Dreyfus est ramené de Guyane pour être rejugé à Rennes. Malgré les faux révélés et les faiblesses du dossier, il est de nouveau déclaré coupable, cette fois avec des « circonstances atténuantes », et condamné à dix années de réclusion.
Quelques jours plus tard, le président de la République Émile Loubet lui accorde sa grâce. Cette mesure lui rend la liberté, mais ne reconnaît pas son innocence. Alfred Dreyfus poursuit donc son combat judiciaire jusqu’à l’arrêt définitif du 12 juillet 1906.
Une histoire qui continue d’interroger le présent
Lors de la cérémonie organisée à Dijon, la sous-préfète de Côte-d’Or Magalie Malerba a rappelé que l’affaire Dreyfus demeurait l’une des pages les plus honteuses de l’histoire institutionnelle française. Cet hommage doit permettre, selon elle, de rendre officiellement à l’officier la dignité dont il avait été privé.
Le procureur de la République de Dijon, Olivier Caracotch, a également insisté sur la portée actuelle de cette affaire. Plus d’un siècle après les faits, elle montre comment les préjugés et l’antisémitisme peuvent influencer des hommes, déformer l’analyse des faits et conduire une institution à défendre une erreur plutôt qu’à la reconnaître.
Monique Thébault, présidente de l’association France-Israël Dijon, a de son côté rappelé que les actes antisémites n’avaient pas disparu. Elle a notamment appelé à ne pas rendre les personnes de confession juive responsables des décisions prises par le gouvernement israélien.
Cette première cérémonie dijonnaise est appelée à être renouvelée chaque année. Au-delà de l’hommage rendu à Alfred Dreyfus, elle doit entretenir la mémoire d’un combat durant lequel la vérité a mis douze années à s’imposer, face aux faux, aux préjugés et à la raison d’État.
Le choix du 12 juillet porte enfin un autre symbole : Alfred Dreyfus est décédé le 12 juillet 1935, exactement vingt-neuf ans après l’arrêt qui avait reconnu son innocence.



