Il existe des réponses qui éclairent. D’autres qui interrogent. Et puis il y a celles qui, à elles seules, deviennent un sujet politique. La réaction du maire de Chenôve, Thierry Falconnet, face aux questions adressées par Dijon Actualités appartient clairement à cette troisième catégorie. Depuis plusieurs semaines, notre rédaction enquête sur une série de départs de cadres et de directeurs au sein de la municipalité entre 2021 et 2025. Des témoignages concordants évoquent un climat interne dégradé, des tensions récurrentes, des difficultés managériales et des interrogations sur le fonctionnement de l’exécutif municipal et de son cabinet.
Face à de tels éléments, notre devoir était simple : vérifier, recouper, enquêter… puis interroger les responsables concernés. C’est exactement ce qui a été fait. Douze questions précises ont été adressées à la mairie. Douze questions factuelles. Pas des accusations. Pas un réquisitoire. Des questions :
- Comment expliquez-vous le nombre particulièrement élevé de départs de cadres et de directeurs au sein de la collectivité entre 2021 et 2025 ?
- Disposez-vous d’une analyse interne ou d’un audit portant sur ces départs et, le cas échéant, quelles en sont les conclusions ?
- Plusieurs témoignages évoquent des conditions de travail dégradées et une pression importante au sein des services, notamment de la part de la directrice de cabinet. Quelle est votre position sur ces éléments ?
- Des documents internes font état de tensions récurrentes, notamment impliquant la direction de cabinet. Avez-vous été informé de ces situations et quelles mesures ont été prises ?
- Comment garantissez-vous aujourd’hui des conditions de travail conformes aux obligations de l’employeur public en matière de santé et de sécurité des agents ?
- Plusieurs agents évoquent des méthodes de management jugées inadaptées, incluant des modifications tardives de documents, des urgences répétées et un contrôle constant. Que répondez-vous à ces critiques ?
- Des alertes auraient été adressées à la hiérarchie et au maire sans réponse concrète. Pouvez-vous indiquer si ces signalements ont été traités et, le cas échéant, quelles actions ont été engagées ?
- Quel est précisément le rôle du cabinet du maire dans le fonctionnement quotidien des services administratifs, et comment s’articule-t-il avec celui de la direction générale ?
- Avez-vous connaissance de situations où des agents auraient été empêchés d’exercer leurs missions dans des conditions normales en raison d’interférences du cabinet ?
- Comment expliquez-vous les témoignages concordants évoquant un impact psychologique important (stress, épuisement, arrêts de travail) chez certains agents ?
- Avez-vous engagé, ou envisagez-vous d’engager, des actions correctives pour améliorer l’organisation interne et les pratiques managériales ?
- Enfin, que répondez-vous aux témoignages évoquant une « impossibilité d’exercer des missions de service public dans de bonnes conditions » au sein de la collectivité ?
Autrement dit : le strict exercice du contradictoire.
Et pourtant, au lieu d’obtenir des réponses sur le fond, la rédaction a reçu une exigence préalable du maire de Chenôve, Thierry Falconnet : transmettre l’ensemble des pièces et documents recueillis dans le cadre de l’enquête, avec, en prime, une menace explicite de poursuites judiciaires en cas de refus :
« Madame, Monsieur,
Afin de répondre point par point à vos questions et d’être pleinement informé des accusations portées contre la collectivité, ma directrice de cabinet et moi-même, je vous demande de vouloir bien me communiquer l’ensemble des pièces dont vous disposez pour étayer vos allégations. En cas de refus de votre part et de publication d’un article sans que je n’aie pu réagir selon le principe du contradictoire, je porterai bien évidemment plainte contre vous et vos prétendus témoins. »
Disons-le clairement : cette demande est inacceptable.
Car ce qui est demandé ici ne relève pas d’un simple échange contradictoire. Ce qui est demandé, c’est l’accès au cœur même du travail journalistique : les éléments recueillis, les documents et, potentiellement, les sources ayant permis l’enquête. Autrement dit, il ne s’agit plus de répondre à la presse. Il s’agit de lui demander de dévoiler son travail avant même publication.
Et cela change tout.
Dans une démocratie, la protection des sources n’est pas un confort accordé aux journalistes. C’est une garantie fondamentale. Une protection essentielle pour tous ceux qui acceptent de parler, parfois au prix de risques professionnels ou personnels importants.
Sans cette protection, combien de témoins accepteraient encore de dénoncer des dysfonctionnements ? Combien d’agents publics prendraient le risque de signaler des situations qu’ils jugent préoccupantes ? Combien de vérités resteraient enterrées dans les couloirs administratifs ?
Exiger l’accès aux pièces avant de répondre revient, de fait, à fragiliser ce principe fondamental.
Plus inquiétant encore : cette exigence s’accompagne de menaces judiciaires avant même la publication de l’article. Là aussi, il faut appeler les choses par leur nom. Lorsqu’une réponse est conditionnée à la remise des documents d’enquête, sous peine de poursuites, il ne s’agit plus seulement d’un désaccord avec une méthode journalistique. Cela ressemble à une tentative de pression.
Or, la presse n’a pas vocation à travailler sous la surveillance des pouvoirs sur lesquels elle enquête.
Le rôle d’un journaliste n’est pas de soumettre ses sources à une validation préalable des personnes mises en cause. Le rôle d’un journaliste est d’enquêter, de recouper, de vérifier, puis de publier des informations d’intérêt public, tout en laissant naturellement aux personnes concernées la possibilité de répondre.
C’est cela, le contradictoire.
Pas autre chose.
L’argument avancé autour de l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme ne change rien à cette réalité. Cet article concerne le droit à un procès équitable dans un cadre judiciaire. Une enquête journalistique n’est pas un tribunal. Un journaliste n’est ni un juge, ni un procureur, ni un greffier chargé de transmettre un dossier complet avant publication.
Le contradictoire journalistique obéit à une logique simple : exposer les faits, permettre la réponse, publier les différentes positions.
Et, en l’espèce, les faits soumis à la mairie étaient suffisamment précis pour permettre des réponses détaillées.
Si l’exécutif municipal estime certains témoignages inexacts, il peut les contester.
S’il considère certaines analyses erronées, il peut les réfuter.
S’il souhaite contextualiser certains départs, il peut l’expliquer.
Mais refuser de répondre sans obtenir les documents de l’enquête constitue un choix politique et stratégique. Pas une nécessité juridique. Ce qui frappe également dans cette affaire, c’est le caractère inédit d’une telle réaction. Des enquêtes sensibles, Dijon Actualités en mène régulièrement. Des élus contestent parfois certains éléments. D’autres refusent de répondre. Certains dénoncent des interprétations qu’ils jugent biaisées. C’est le débat démocratique normal.
Mais jamais, jusqu’à présent, un responsable public n’avait conditionné sa réponse à la communication préalable des sources et des documents d’enquête.
Jamais.
Et ce précédent est dangereux.
Car derrière cette affaire locale se dessine une question bien plus large : quelle relation certains responsables politiques souhaitent-ils entretenir avec la presse ?
Une presse libre, capable d’enquêter indépendamment ?
Ou une presse sommée de transmettre ses documents avant publication pour obtenir le droit d’interroger ?
La nuance est immense.
Dans une démocratie apaisée, les institutions publiques devraient comprendre qu’une enquête journalistique n’est pas une attaque personnelle. Le contrôle médiatique fait partie du fonctionnement normal de la vie publique.
Les collectivités gèrent de l’argent public. Elles dirigent des administrations. Elles prennent des décisions ayant des conséquences sur des agents, des habitants et des services publics. À ce titre, elles doivent accepter le regard critique, les questions, les investigations.
Cela ne signifie pas qu’elles sont coupables des faits évoqués. Cela signifie simplement qu’elles doivent pouvoir y répondre.
Or, aujourd’hui, ce qui interroge autant que les témoignages recueillis, c’est précisément l’absence de réponse sur le fond.
Car pendant que l’on parle de sources, de documents et de menaces judiciaires, les questions initiales demeurent entières :
Pourquoi autant de départs de cadres ?
Pourquoi ces témoignages convergents sur les conditions de travail ?
Pourquoi ces interrogations récurrentes sur l’organisation interne ?
À ces questions, le public est toujours en droit d’attendre des réponses.
Parce qu’au final, ce débat dépasse largement le cas de Chenôve.
Il touche à un principe fondamental : dans une démocratie, la presse ne travaille pas sous l’autorisation du pouvoir. Nous continuerons notre travail d’investigation. Nous publierons cet article, quitte à nous retrouver devant un tribunal. Les pressions de « la vraie gauche » sont loin, très loin même, de nous impressionner.
Les journalistes enquêtent.
Les responsables publics répondent.
Et les citoyens jugent.
F. Bauduin
