Alors que le Village de la Cité est aujourd’hui confronté à une procédure de redressement judiciaire, trois documents que Dijon Actualités s’est procurés apportent un éclairage particulièrement intéressant sur les difficultés anciennes de la Cité internationale de la gastronomie et du vin. Réalisées entre la fin de l’année 2023 et le printemps 2024 par le cabinet indépendant Algoé, ces analyses dressaient déjà un constat préoccupant : fragilité économique, manque de coordination, gouvernance insuffisante, positionnement commercial confus et expérience client à améliorer.
À la lecture de ces documents, difficile de considérer les difficultés actuelles comme totalement imprévisibles. Dès décembre 2023, après environ dix-huit mois d’exploitation, Algoé évoquait une « situation financière des propriétaires exploitants qui se tend », nécessitant des réinvestissements successifs en communication, en ressources humaines et dans l’ajustement des offres. Le cabinet mentionnait également des « résultats économiques fragiles » et une croissance restant à consolider.
Le diagnostic ne s’arrêtait toutefois pas aux questions financières. Selon les consultants, les différents professionnels de la Cité portaient encore insuffisamment un projet commun, les difficultés économiques conduisant certains acteurs à se recentrer sur leurs propres marques et leurs propres offres. Algoé constatait parallèlement un manque de dialogue, de concertation et de coordination, ainsi qu’une gestion de l’accueil et de l’orientation des visiteurs jugée peu lisible. Le cabinet estimait déjà qu’un temps de « bilan, ajustement ou refondation » apparaissait nécessaire.
Autre élément particulièrement frappant : le positionnement gastronomique lui-même était questionné. Algoé évoquait un « faux vrai food court », qui ne permettait pas, selon lui, de disposer d’un concept gastronomique suffisamment clair et attractif. Le rapport relevait également des risques de « cannibalisation » entre différentes offres et une cohabitation parfois difficile entre les marques de la Cité et celle du Village gastronomique.
Une gouvernance jugée « ni adaptée ni durable »
La question de la gouvernance occupe une place centrale dans les documents obtenus par Dijon Actualités. Fin 2023, Algoé constatait qu’une partie de la coordination était assurée « par défaut » par le Pôle culturel et d’autres intervenants, alors même que cette mission ne correspondait pas véritablement à leurs fonctions. Le cabinet jugeait sans détour que ce modèle n’était « ni adapté ni durable ».
Les consultants relevaient également une régulation entre les différentes parties prenantes qui s’exerçait « peu ou mal ». Ils proposaient alors la création d’une gouvernance structurée, avec des acteurs suffisamment neutres pour coordonner les activités, les budgets, le marketing, la communication et le développement commercial de l’ensemble du site.
Cette nécessité d’un véritable « manager de site » revient d’ailleurs explicitement dans le diagnostic. Pour Algoé, la Cité avait besoin d’une personnalité morale et d’une organisation capables de gérer l’animation, la coordination interne, la relation avec les visiteurs et le développement économique, plutôt que de laisser chaque exploitant avancer essentiellement selon sa propre stratégie.
Des difficultés visibles jusque dans l’expérience des visiteurs
Les ateliers organisés au début de l’année 2024 montrent que les problèmes identifiés concernaient aussi le quotidien des visiteurs.
La signalétique était considérée comme insuffisante, avec des difficultés pour identifier certaines entrées, sorties ou parcours. Les documents évoquent également un manque de confort dans certains espaces communs, des toilettes régulièrement défaillantes ou difficiles d’accès et une ambiance parfois jugée froide.
L’offre de restauration était elle aussi questionnée : manque de restauration en continu, faiblesse de l’offre destinée au goûter, horaires insuffisamment harmonisés et nécessité d’améliorer les ouvertures en semaine et en soirée. Pour les consultants, ces éléments limitaient directement la capacité de la Cité à retenir les visiteurs et à les transformer en consommateurs.
Le rapport final d’avril 2024 est d’ailleurs très clair sur les objectifs : développer le nombre de visiteurs, améliorer le taux de transformation des visiteurs en consommateurs et augmenter le panier moyen. Pour y parvenir, Algoé recommandait de revoir à la fois l’accueil, la signalétique, l’offre commerciale, les horaires, la communication et surtout la gouvernance générale du site.
Les difficultés étaient donc connues
Ces documents ne constituent pas un audit comptable du Village gastronomique et ne permettent pas, à eux seuls, de désigner des responsabilités individuelles ou d’établir une faute de gestion. Leur objet était avant tout d’étudier le fonctionnement global de la Cité et les moyens de l’améliorer.
Ils apportent néanmoins aujourd’hui un élément majeur au débat : les fragilités du modèle étaient clairement identifiées dès 2023 et 2024 par un cabinet extérieur.
Fragilité économique, gouvernance insuffisante, offres parfois concurrentes, absence de vision véritablement collective, problèmes d’accueil, horaires dispersés et positionnement commercial difficile à comprendre : une grande partie des difficultés qui entourent aujourd’hui le Village de la Cité apparaissait déjà noir sur blanc dans ces travaux.
Avec le redressement judiciaire actuel, ces documents prennent une résonance particulière. Ils montrent que les principales fragilités du modèle n’ont pas été découvertes au moment de la crise : elles avaient été identifiées, détaillées et mises sur la table dès 2023 et 2024 par un cabinet extérieur.
Dès lors, une interrogation s’impose : qu’est-il advenu des recommandations formulées à l’époque ? Quelles mesures ont été réellement engagées pour corriger les problèmes de gouvernance, de coordination, de positionnement commercial et d’expérience client ? Et surtout, pourquoi ces alertes anciennes n’ont-elles pas suffi à empêcher la situation de se dégrader jusqu’au redressement judiciaire ?
Ces trois documents que Dijon Actualités s’est procurés ne permettent pas, à eux seuls, de répondre à cette question. Mais ils établissent au moins un fait : les signaux d’alerte existaient depuis longtemps.
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