Ce Mercredi 29 avril, Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre, était présent à Dijon pour une conférence organisée par le comité Horizons de Dijon et les étudiants Horizons de Sciences Po. Le thème retenu, « Europe et déficit de leadership, ne sortons pas de l’Histoire », résonnait fortement dans un contexte international marqué par les tensions en Europe, au Moyen-Orient, mais aussi par la recomposition des rapports de force mondiaux.
Avant cette conférence, Jean-Pierre Raffarin a rencontré la presse, accompagné notamment d’Henri-Bénigne de Vregille, délégué municipal Horizons de Dijon, de Ludovic Rochette, délégué départemental Horizons et des représentants des jeunes Horizons. Cette rencontre a été l’occasion pour l’ancien chef du gouvernement de livrer une analyse très développée de la situation nationale, de l’état de la démocratie française, du rôle des collectivités locales, mais aussi de la place de l’Europe dans un monde dominé par les grandes puissances.
Dès les premiers échanges, Jean-Pierre Raffarin a expliqué le sens de sa venue à Dijon. Ce rendez-vous, prévu de longue date, devait permettre de « sortir du bruit et de la fureur des débats politiques nationaux » pour prendre de la hauteur et aborder les grands enjeux internationaux. Selon lui, les jeunes générations s’intéressent à la politique à travers certains sujets forts, notamment l’écologie et les questions internationales. C’est dans cet esprit que les jeunes Horizons de Sciences Po ont souhaité organiser cette conférence.
L’ancien Premier ministre s’est dit heureux d’être à Dijon et de pouvoir échanger avec des étudiants. Il a également salué le rôle des antennes régionales de Sciences Po, qu’il juge essentielles pour éviter une centralisation excessive de la formation des élites. Pour Jean-Pierre Raffarin, « la centralisation la plus pénible est celle de la formation ». Il estime qu’un grand établissement comme Sciences Po doit s’ancrer dans les territoires afin de former des responsables publics connectés à la réalité du pays.
Défenseur revendiqué de la décentralisation, Jean-Pierre Raffarin a longuement insisté sur l’importance des territoires. Il considère que l’enfermement des grandes écoles dans la capitale risque de produire des élites « déconnectées de la réalité de la France ». À ses yeux, les territoires ne sont pas seulement des espaces administratifs : ils sont au cœur de la vie démocratique, de l’action publique et de la responsabilité politique.
Sur le plan national, l’ancien Premier ministre a dressé un constat très sévère. Selon lui, la France traverse une situation d’« impasse ». Il rappelle que la Ve République repose historiquement sur le fait majoritaire, c’est-à-dire la capacité d’une majorité claire à gouverner. Or, aujourd’hui, estime-t-il, il n’y a plus de majorité stable ni à l’Assemblée nationale, ni à l’Élysée, ni à Matignon. Cette absence de majorité crée, selon lui, une incapacité à agir.
« Sans majorité, on ne peut pas vraiment gouverner », a-t-il résumé. Jean-Pierre Raffarin juge cette situation dangereuse, car les problèmes s’accumulent tandis que les tensions sociales, économiques et politiques se crispent. Il estime que la pression internationale contribue pour l’instant à maintenir une forme de calme, mais prévient que si les crises extérieures produisent des conséquences concrètes, notamment sur les prix de l’énergie ou du pétrole, la responsabilité sera rapidement renvoyée vers le pouvoir politique français.
L’ancien Premier ministre a également critiqué l’affaiblissement de la responsabilité politique en France. Il estime que les collectivités locales ont progressivement perdu une part essentielle de leur autonomie, notamment fiscale. Pour lui, la suppression de la taxe d’habitation et de la taxe professionnelle a privé les élus locaux d’un lien direct avec leurs administrés. Il considère que « la dignité d’un élu », c’est de lever l’impôt, d’en assumer l’usage, puis d’être jugé par les électeurs. S’il ne souhaite pas créer une nouvelle charge fiscale, il estime une réorganisation utile.
Selon Jean-Pierre Raffarin, les collectivités gèrent aujourd’hui trop souvent « l’argent des autres », principalement celui de l’État. Cette situation crée une forme d’irresponsabilité : les élus locaux sont responsables de la dépense, mais plus vraiment de la recette. Il plaide donc pour un transfert clair de certaines ressources fiscales nationales vers les territoires, accompagné d’un transfert réel de compétences. L’objectif serait de redonner aux collectivités les moyens d’agir et aux citoyens la possibilité de juger directement leurs élus sur leurs choix.
L’ancien président de région a rappelé son expérience personnelle. Pendant plus de dix-huit ans à la tête d’une région, il explique avoir toujours eu le souci de gérer l’impôt de manière responsable. Pour lui, l’élu local doit pouvoir dire clairement aux citoyens : voici ce que je prélève, voici ce que je fais avec cet argent, et vous me reconduirez ou non selon les résultats.
Jean-Pierre Raffarin a aussi dénoncé l’exclusion des maires de la fabrique de la loi. Selon lui, le maire reste l’élu le plus respecté des Français, celui qui connaît les difficultés quotidiennes, les drames familiaux, mais aussi les moments heureux de la vie locale. Pourtant, depuis la limitation du cumul des mandats, les maires sont largement absents du Parlement. Pour l’ancien Premier ministre, c’est une erreur grave. Il estime qu’un responsable local, confronté directement au terrain, peut enrichir le travail législatif national.
Il a plaidé pour un retour des maires dans la décision nationale, en particulier ceux des grandes villes et des territoires structurants. Il a cité plusieurs figures politiques du passé, rappelant que des responsables comme Pierre Mauroy, René Monory ou d’autres grands élus locaux pesaient réellement dans les décisions nationales parce qu’ils étaient ancrés dans leur territoire. À ses yeux, la France a besoin de retrouver ces grands équilibres entre pouvoir central et responsabilité locale.
Cette réflexion s’inscrit, selon lui, dans le travail mené avec Édouard Philippe et Horizons en vue des prochaines échéances nationales. Jean-Pierre Raffarin a insisté sur une idée centrale : il ne suffit pas de vouloir gagner une élection, il faut être prêt à gouverner. L’ancien Premier ministre estime que l’autorité politique d’un gouvernement se concentre essentiellement dans les dix-huit premiers mois ou les deux premières années d’un mandat. Ce qui n’est pas fait au début a peu de chances d’être réalisé ensuite.
Il a donc appelé à une préparation très précise du projet politique. Selon lui, les candidats ne doivent pas seulement dire ce qu’ils veulent faire, mais aussi comment ils entendent le faire. « Le comment comptera autant que le quoi », a-t-il affirmé. Il critique les campagnes trop centrées sur les personnalités et l’image, au détriment du contenu, de la méthode et de la capacité réelle à agir.

Pour illustrer son propos, Jean-Pierre Raffarin a cité l’exemple des 35 heures sous Lionel Jospin. Bien qu’il ne partage pas cette orientation politique, il estime que cette réforme a été menée rapidement parce qu’elle avait été annoncée, préparée et assumée durant la campagne. Pour lui, une réforme difficile peut être conduite si elle a été clairement présentée aux Français et si le gouvernement arrive au pouvoir avec des textes prêts.
Il souhaite que le futur projet porté par Édouard Philippe s’inscrive dans cette logique. Les Français doivent connaître les grandes réformes envisagées, mais aussi les moyens juridiques, institutionnels et politiques permettant de les appliquer. L’ancien Premier ministre évoque notamment la possibilité de recourir à des ordonnances ou à des textes préparés en amont, afin de ne pas perdre les premiers mois du mandat dans des concertations interminables.
Sur le fond, Jean-Pierre Raffarin a évoqué plusieurs axes : la réforme de l’État, la décentralisation, les finances locales, le logement, l’école, la place de l’intelligence artificielle dans la formation, ou encore la reconstruction d’une capacité d’action publique. Pour lui, les réformes doivent être simples à comprendre pour les Français, mais suffisamment structurantes pour entraîner des transformations profondes.
À titre d’exemple, il a évoqué la réforme de l’école à travers la question du baccalauréat. Selon lui, il faut se demander ce qu’un jeune de 17 ans doit maîtriser lorsqu’il obtient son bac, notamment à l’heure de l’intelligence artificielle. À partir de cet objectif clair, il devient ensuite possible de reconstruire les enseignements, les programmes et les priorités éducatives.
Sur le plan international, Jean-Pierre Raffarin a développé une analyse tout aussi dense. Il considère que le monde connaît un « retour des empires » : empire américain, empire chinois, empire russe. Ces puissances concentrent dans les mêmes mains le pouvoir politique, économique, monétaire, financier et industriel. Face à elles, l’Europe apparaît affaiblie, car elle fonctionne avec une division entre la compétence économique, incarnée par Bruxelles et la Commission européenne, et la compétence politique, conservée par les États membres.
Selon lui, cette séparation affaiblit considérablement le leadership européen. Quand Emmanuel Macron parle à Xi Jinping de droits de douane sur les véhicules électriques, le président chinois peut lui rappeler que cette compétence relève de l’Union européenne. À l’inverse, lorsque la Commission européenne souhaite développer des échanges universitaires ou culturels, les interlocuteurs chinois peuvent souligner que ces domaines relèvent des nations. Pour Jean-Pierre Raffarin, cette organisation empêche l’Europe de parler d’une seule voix.

L’ancien Premier ministre estime toutefois que la France a encore des cartes à jouer. La première est le renforcement du couple franco-allemand. Il a rappelé qu’à l’époque de Jacques Chirac, il était impensable de se rendre à une grande réunion internationale sans accord préalable avec l’Allemagne. Il a évoqué les rencontres de Blaesheim, en Alsace, où dirigeants français et allemands se réunissaient en petit comité pour arbitrer les désaccords et construire une position commune.
Pour lui, cette méthode doit être retrouvée. Il estime que la France et l’Allemagne doivent accepter de partager les dossiers selon leurs intérêts stratégiques. Sur l’agriculture ou le Mercosur, la France devrait pouvoir peser davantage ; sur l’automobile ou le véhicule électrique, l’Allemagne aurait naturellement un rôle moteur. L’essentiel, selon lui, est de bâtir des compromis réels, et non de juxtaposer des revendications contradictoires.
Jean-Pierre Raffarin a également évoqué la nécessité pour l’Europe de devenir une troisième force entre les États-Unis et la Chine. Il estime que la grande tension mondiale actuelle oppose d’abord Washington et Pékin, dans une lutte pour le leadership mondial. Dans ce contexte, le « Sud global » devient, selon lui, un levier utilisé par la Chine pour peser contre l’Occident. L’Europe, estime-t-il, ne doit pas rester prisonnière de cette confrontation binaire.
Il appelle donc l’Union européenne à construire une relation renouvelée avec les pays du Sud, qu’il compare aux anciens non-alignés. Selon lui, l’Europe pourrait devenir l’espace d’équilibre entre les blocs, à condition de retrouver une ambition stratégique et une capacité d’influence. Il a salué, dans cette perspective, certaines initiatives internationales d’Emmanuel Macron, notamment ses déplacements vers l’Inde, le Brésil, le Japon, la Corée ou encore le Mexique.
L’ancien Premier ministre note également des signaux positifs, comme le rapprochement possible avec le Royaume-Uni sur certaines politiques communes, ou les déclarations récentes du Premier ministre canadien. Il estime qu’une stratégie commune entre la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et le Canada pourrait donner davantage de poids à l’Europe, notamment face à la Chine.
Interrogé sur ce qu’il ressent face à la situation nationale et internationale, Jean-Pierre Raffarin a répondu sans détour : « une grande inquiétude ». Il dit n’avoir jamais ressenti une inquiétude aussi forte. Ce qui le préoccupe, ce sont les « forces de destruction » à l’œuvre dans le débat public. Il rappelle que construire prend du temps, tandis que détruire peut aller très vite.
Il cite les villes françaises comme Dijon, Bordeaux, Strasbourg ou Lille, qui ont été profondément transformées par des décennies d’aménagements, de transports publics, d’équipements et de politiques locales. Pour lui, il est faux de dire que rien n’a été fait depuis quarante ans. La France s’est modernisée, les territoires ont été aménagés, et le pays reste la première destination touristique mondiale en partie grâce à ce travail de long terme. Mais il avertit : tout cela peut être abîmé rapidement si la capacité à gouverner disparaît.
Jean-Pierre Raffarin a conclu en appelant à retrouver confiance dans la capacité de la France à agir. Selon lui, le pouvoir est devenu plus difficile qu’à son époque, en raison de la fragmentation politique, de la pression médiatique permanente, des réseaux sociaux, de la bureaucratie et des recours juridiques qui peuvent bloquer les projets pendant des mois, voire des années. Mais il refuse le fatalisme : pour gouverner, il faut préparer, expliquer, assumer et agir vite.
Cette venue à Dijon marque donc un moment politique important pour Horizons, alors que le parti prépare progressivement les prochaines échéances. Jean-Pierre Raffarin a indiqué qu’un conseil national se tiendrait le 10 mai à Reims, présenté comme un moment de lancement pour la dynamique autour d’Édouard Philippe.
À Dijon, l’ancien Premier ministre n’a pas seulement livré une analyse de politique étrangère. Il a dessiné une véritable ligne politique : restaurer l’autorité de l’État, redonner du pouvoir aux territoires, préparer les réformes avant l’élection, reconstruire le couple franco-allemand et faire de l’Europe une puissance d’équilibre dans un monde dominé par les empires.
Un discours dense, inquiet mais structuré, dans lequel Jean-Pierre Raffarin a voulu rappeler une conviction : pour ne pas « sortir de l’Histoire », la France et l’Europe doivent retrouver une vision, une méthode et une capacité d’action.
