À l’heure méridienne, ce dimanche, la capitale bourguignonne a une nouvelle fois revendiqué son rôle central dans le paysage vitivinicole mondial. À l’angle des rues Henri Dunant, René Cassin et Croix des Valendons, élus locaux, représentants internationaux et acteurs du monde de la vigne se sont réunis pour inaugurer le Clos Pau Roca, une parcelle de vigne présentée comme à la fois patrimoniale et symbolique. Mais derrière cette cérémonie officielle, un mouvement de contestation local est venu rappeler les tensions croissantes autour de l’aménagement des coteaux des Valendons.
Un hommage à une figure majeure du monde vitivinicole
La cérémonie, conduite par François Rebsamen, président de Dijon métropole et ancien ministre, et Nathalie Koenders, maire de Dijon, s’inscrivait dans une démarche mémorielle. Le Clos Pau Roca, d’une superficie de 20 ares en appellation AOC Bourgogne, rend hommage à Pau Roca, ancien directeur général de Organisation internationale de la vigne et du vin, décédé en décembre 2023 à Dijon.
La présence de Yvette van der Merwe, actuelle présidente de l’OIV, ainsi que de John Barker, a conféré à l’événement une dimension internationale. La famille du défunt était également présente, soulignant la portée personnelle de cet hommage.
Pour les autorités locales, cette plantation dépasse la simple création d’un vignoble. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de valorisation du patrimoine viticole urbain et de rayonnement international. L’exploitation a été confiée à Jean-Luc Theuret, vigneron du Domaine du Tumulus, engagé dans la relance de la viticulture métropolitaine.
Une vitrine du renouveau viticole urbain
Depuis plusieurs années, Dijon développe un projet ambitieux de réimplantation de la vigne en milieu urbain. Le Clos Pau Roca constitue ainsi une pièce supplémentaire dans un ensemble plus vaste visant à reconnecter la ville à son histoire viticole.
Les coteaux des Valendons, situés en périphérie immédiate, représentent un espace stratégique dans cette dynamique. Historiquement marqués par une mosaïque de paysages — vignes anciennes, boisements, prairies et jardins familiaux — ces terrains font aujourd’hui l’objet d’un projet de transformation progressive en vignoble.
Selon les documents municipaux évoqués par les opposants, ce projet pourrait concerner jusqu’à 25 hectares. Une ambition assumée par la collectivité, qui y voit une opportunité de développement économique, touristique et culturel.
Une mobilisation citoyenne inattendue
Toutefois, la cérémonie officielle n’a pas échappé à la contestation. Un collectif de riverains, mobilisé depuis plusieurs mois, a profité de l’événement pour faire entendre ses revendications. À travers un communiqué transmis à la presse, ses membres dénoncent un manque de concertation et une transformation jugée brutale de leur environnement.
Invités quelques jours auparavant à participer à l’inauguration, certains habitants ont choisi de détourner l’événement en organisant une manifestation décrite comme « festive et joyeuse ». Familles, retraités et enfants se sont rassemblés au son d’un orchestre improvisé, entonnant des chants critiques à l’égard du projet viticole. Une banderole « Sauvons les Valendons » a été déployée, symbolisant une mobilisation qui, selon le collectif, dépasse le cadre ponctuel de cette inauguration.

Un débat sur l’usage des sols urbains
Au cœur des revendications se trouve la transformation progressive d’un espace naturel en vignoble. Les opposants décrivent un territoire composé de 25 hectares mêlant :
- 5 hectares de vignes anciennes,
- 15 hectares de bois, prairies et jardins,
- 5 hectares récemment défrichés.
Ils dénoncent notamment la disparition d’espaces boisés et de jardins familiaux, certains datant de plusieurs décennies. L’abattage d’arbres anciens, dont une allée de noyers remontant aux années 1950, est particulièrement critiqué. Pour les riverains, ces espaces constituent des îlots de fraîcheur essentiels dans un contexte de changement climatique, ainsi que des lieux de biodiversité et de sociabilité. Ils évoquent la présence d’une faune locale — chevreuils, oiseaux, hérissons — aujourd’hui menacée par l’évolution du paysage.
Environnement, santé et cadre de vie : des inquiétudes persistantes
Au-delà de la question paysagère, le collectif met en avant des préoccupations sanitaires. L’usage potentiel de produits phytosanitaires à proximité d’habitations et d’établissements scolaires alimente les inquiétudes.
Les habitants pointent également une modification profonde du cadre de vie : disparition de zones ombragées, réduction des espaces de promenade et transformation d’un environnement perçu comme « vivant » en un paysage viticole jugé plus homogène.
Une pétition en ligne, qui aurait déjà recueilli environ 800 signatures, témoigne de l’ampleur de cette mobilisation. Le collectif regrette par ailleurs un dialogue insuffisant avec les autorités locales.
Jardins familiaux : un symbole du conflit
Parmi les éléments les plus sensibles du dossier figure la disparition de jardins familiaux. Ces espaces, historiquement utilisés pour l’autoproduction alimentaire et le lien social, ont été en partie détruits pour permettre l’extension du vignoble.
Les opposants dénoncent des acquisitions foncières réalisées à bas prix et justifiées par un « mauvais entretien » des parcelles. Ils y voient un choix politique privilégiant une activité économique tournée vers l’exportation et le tourisme, au détriment d’usages locaux et nourriciers. Pour le collectif, ces jardins représentent une alternative à la densification urbaine et un outil de résilience face aux crises environnementales et alimentaires.
Entre stratégie territoriale et attentes locales
Du côté des élus, le projet s’inscrit dans une vision de long terme visant à renforcer l’identité viticole de Dijon et son attractivité internationale. La référence à Pau Roca, figure emblématique du secteur, illustre cette volonté de s’inscrire dans une dynamique globale. Mais cette stratégie se heurte à des attentes locales fortes, centrées sur la qualité de vie, la préservation de l’environnement et la participation citoyenne.
Nathalie Koenders et François Rebsamen n’ont pas pris l’initiative d’aller à la rencontre des membres du collectif, lesquels ont été rapidement encadrés par les forces de l’ordre. Interrogée, la maire de Dijon a affirmé que « la Ville ne possède que trois hectares dans ce secteur et ne porte aucun projet dissimulé visant à étendre massivement la culture de la vigne ».
Elle a également ajouté : « c’est tout sauf une mauvaise chose que de faire pousser quelques ares de vigne sur des terrains laissés à l’abandon, voire, pour certains, en train de devenir de petites décharges à ciel ouvert. Et ce, d’autant plus que la quasi-totalité des viticulteurs qui plantent ici sont engagés en agriculture biologique, voire en biodynamie, et se montrent particulièrement attentifs à l’environnement humain ».
De son côté, François Rebsamen, président de Dijon Métropole, a présenté des photographies jugées explicites des parcelles acquises par plusieurs viticulteurs dans le secteur, afin d’illustrer l’état initial de certains terrains concernés.

La maire, qui a été interrompue lors de son discours, a déclaré aux manifestants : « La famille de Pau Roca est là, je vous demande un peu de respect. Il y a eu le temps de la campagne municipale, puisque j’ai eu l’occasion de reconnaître des opposants ». François Rebsamen a, de son côté, affirmé lors de son discours : « J’ai un peu honte d’entendre huer des vignes biologiques qui vont être plantées, quand on a vu dans quel état étaient ces lieux avant, occupés de manière sauvage, irrespectueuse et destructrice de la nature… ».
La mobilisation a également revêtu une dimension politique, au-delà de la seule contestation locale. Parmi les participants figuraient non seulement des riverains, mais aussi des acteurs engagés dans la vie publique dijonnaise, à l’image de Rémi Goguel, ancien tête de liste du mouvement citoyen « Dijon Avenir », et de Manon Léger, numéro deux de la liste de gauche et écologiste « Dijon change d’ère ». Leur présence souligne que les enjeux liés à l’aménagement des coteaux des Valendons dépassent le cadre strictement environnemental ou de voisinage, pour s’inscrire dans un débat politique plus large autour des orientations urbaines et écologiques de la municipalité.
À l’issue de la mobilisation, le collectif se dit « ouvert, volontaire et disponible pour en discuter », appelant à une reprise du dialogue avec les autorités. Il envisage également de se structurer en association afin de poursuivre son action.
Dans une démarche d’impartialité et de neutralité, la rédaction a également fait le choix de relayer les images présentées par François Rebsamen au cours de son intervention. Ces photographies, illustrant l’état de certaines parcelles avant leur reprise par des viticulteurs, apportent un éclairage sur les arguments défendus par les élus quant à la transformation du site. Leur diffusion répond à la volonté de présenter l’ensemble des éléments du débat, afin de permettre aux lecteurs de se forger une opinion éclairée.



























