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Le tribunal de commerce de Lille Métropole a ouvert, le 3 août 2026, une procédure de redressement judiciaire à l’encontre de l’IRFA Bourgogne-Franche-Comté, organisme de formation implanté dans la région depuis 1983. La décision, publiée quelques jours plus tard au Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales, était jusqu’ici restée très discrète. Elle intervient dans un contexte de fortes tensions budgétaires sur la formation professionnelle, alors que l’Afpa vient elle aussi d’annoncer un vaste projet de restructuration. Derrière la situation d’un organisme régional, c’est désormais une question nationale qui se pose : jusqu’où peut-on réduire les moyens consacrés à la formation et à l’accompagnement des demandeurs d’emploi sans fragiliser durablement le retour à l’emploi ?

C’est une information lourde de conséquences qui était jusqu’à présent passée largement sous les radars. Par jugement du 3 août 2026, le tribunal de commerce de Lille Métropole a prononcé l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire concernant l’IRFA BFC, association spécialisée dans la formation continue des adultes et dont le siège est situé rue Antoine-Becquerel à Chenôve, en Côte-d’Or. L’annonce officielle a été publiée au BODACC du 12 août.

Un redressement judiciaire ne signifie pas la fermeture de l’IRFA

Il convient également d’éviter tout raccourci. Le placement en redressement judiciaire ne signifie ni la disparition immédiate de l’association, ni la cessation automatique de ses activités. La procédure a précisément pour objectif de déterminer si l’activité peut être poursuivie, les emplois préservés et le passif traité.

Une période d’observation s’est donc ouverte pour une durée de six mois, avec la possibilité d’un renouvellement dans les conditions prévues par la loi. Durant cette période, l’activité se poursuit et l’administrateur judiciaire accompagne la structure afin d’établir un diagnostic de sa situation et d’envisager, le cas échéant, un plan de redressement.

Une institution présente en Bourgogne-Franche-Comté depuis 1983

L’IRFA BFC n’est pas un organisme apparu récemment dans le paysage de la formation professionnelle. L’association est présente en Bourgogne-Franche-Comté depuis 1983, soit plus de quarante ans. Son objet est notamment d’accompagner les actifs, les demandeurs d’emploi et les personnes en reconversion par des actions d’accompagnement et des formations qualifiantes, certifiantes ou diplômantes. L’organisme met particulièrement en avant l’acquisition des compétences fondamentales, la maîtrise des outils numériques et l’accès ou le retour à l’emploi.

Les formations proposées concernent notamment le social et le médico-social, les services à la personne, l’animation, le commerce, le numérique, la propreté, la santé et la sécurité au travail ou encore les actions préparatoires à la qualification.

Autrement dit, l’enjeu ne se résume pas au devenir administratif d’une association. Il touche directement à l’insertion professionnelle de personnes parfois très éloignées de l’emploi.

Selon les éléments communiqués au cours de notre enquête, l’IRFA BFC comptait environ 65 salariés permanents en 2026, auxquels s’ajoutent des intervenants vacataires. L’activité représenterait autour de 3 300 stagiaires ou bénéficiaires par an.

Derrière la procédure judiciaire, ce sont donc potentiellement des dizaines d’emplois directs, des intervenants extérieurs, des partenaires, mais surtout plusieurs milliers de parcours de formation qui sont concernés.

Le problème dépasse largement le cas de l’IRFA

Ce dossier doit surtout être replacé dans un contexte national beaucoup plus préoccupant. La formation professionnelle traverse une période de contraction des financements publics, de concurrence renforcée et de pression croissante sur les opérateurs.

Les documents budgétaires examinés au Sénat concernant le budget 2026 faisaient notamment apparaître une diminution annoncée des crédits du volet national du Plan d’investissement dans les compétences, avec 311,1 millions d’euros en autorisations d’engagement, soit une baisse de 45,7 %, et 480 millions d’euros en crédits de paiement, en recul de 28,2 %.

Or ces financements ne constituent pas une ligne budgétaire abstraite.

Ils irriguent des dispositifs destinés précisément aux personnes que le marché du travail laisse le plus facilement sur le bord du chemin : demandeurs d’emploi de longue durée, personnes faiblement qualifiées, salariés en reconversion, bénéficiaires de dispositifs d’insertion ou personnes confrontées à des difficultés sociales.

Le ministère du Travail lui-même rappelle que l’investissement dans les compétences constitue un outil de lutte contre le chômage et d’adaptation aux mutations du marché du travail.

C’est là que le paradoxe devient difficilement soutenable.

D’un côté, les pouvoirs publics répètent que le retour à l’emploi, la reconversion et l’adaptation des compétences constituent des priorités nationales. De l’autre, les structures chargées précisément de réaliser ce travail sont confrontées à une raréfaction de leurs ressources.

Après l’IRFA, le séisme de l’Afpa

Et l’IRFA BFC est loin d’être un cas isolé. La situation de l’Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes, l’Afpa, vient brutalement le rappeler.

Le 15 septembre, la direction de l’établissement public a présenté un important projet de transformation. Il prévoit jusqu’à 867 suppressions ou modifications de postes susceptibles de conduire à des départs et menace une trentaine de centres de formation. Quelque 400 recrutements seraient parallèlement envisagés dans le cadre de la réorganisation.

Le chiffre d’affaires de l’Afpa aurait reculé de 25 % entre 2021 et 2025, tandis que le nombre de stagiaires aurait chuté de 39 %.

L’intersyndicale avait annoncé avant même la présentation du projet sa très forte inquiétude et déposé un préavis de grève couvrant les mobilisations susceptibles d’intervenir dans les prochaines semaines.

Lorsque, à quelques semaines d’intervalle, un organisme régional historique se retrouve sous protection du tribunal et que le principal opérateur public national de formation annonce une restructuration de cette ampleur, il devient difficile de parler simplement d’accidents de parcours indépendants les uns des autres.

Il existe manifestement une fragilisation plus générale de l’écosystème.

La Région Bourgogne-Franche-Comté directement concernée

Dans le cas de l’IRFA, la Région occupe une place particulière. Une part importante de l’activité des organismes de formation repose sur la commande publique et sur les programmes régionaux destinés aux demandeurs d’emploi.

Au cours des échanges réalisés pour cet article, plusieurs acteurs de l’IRFA ont tenu à distinguer très clairement les responsabilités respectives de l’État et de la Région. Ils ont notamment insisté sur l’engagement historique de la Bourgogne-Franche-Comté en faveur de la formation des demandeurs d’emploi, ainsi que sur le rôle des dispositifs régionaux destinés aux publics les plus éloignés de l’emploi.

L’IRFA dépend fortement de cette commande publique, et la direction rappelle que la Région demeure un partenaire central de ses activités.

Le problème est donc plus complexe qu’une opposition simpliste entre une structure en difficulté et une collectivité qui aurait cessé de la financer. Les Régions elles-mêmes sont confrontées à leurs propres contraintes budgétaires. Et lorsqu’un financement national disparaît ou diminue, elles ne disposent pas nécessairement des moyens nécessaires pour absorber seules le choc.

Les premiers touchés ne seraient pas seulement les salariés

Évidemment, une procédure de redressement judiciaire fait immédiatement naître une inquiétude légitime pour les salariés. Mais il serait réducteur de limiter la question à l’emploi au sein de l’IRFA.

Les premières personnes touchées par un affaiblissement durable des organismes de formation seraient aussi celles qui ont besoin de ces structures pour revenir vers l’emploi. Au fil des années, leur mission s’est considérablement élargie.

Apprendre un métier ou obtenir une qualification ne suffit plus toujours.

Dans les centres de formation, les équipes doivent parfois commencer par accompagner des stagiaires dans la maîtrise élémentaire d’un ordinateur ou d’un smartphone, les aider à réaliser des démarches administratives en ligne et lutter contre une fracture numérique devenue un obstacle supplémentaire à l’insertion. Ces réalités sont décrites de manière très concrète dans l’échange réalisé au cours de notre enquête.

Une autre évolution apparaît : les difficultés psychologiques occupent désormais une place croissante dans les parcours de retour à l’emploi.

À la mobilité, à la garde d’enfants, au niveau de qualification ou aux difficultés financières s’ajoutent des personnes profondément fragilisées par un licenciement, une longue période d’inactivité ou une expérience professionnelle traumatisante.

Pour elles, retrouver un emploi commence parfois par retrouver confiance en soi, dans l’entreprise et dans la société.  C’est précisément cette dimension humaine que les tableaux budgétaires ne montrent jamais.

Des professionnels qui s’inquiètent d’abord pour leurs bénéficiaires

Les témoignages recueillis au cours de la préparation de cet article révèlent également un état d’esprit particulier parmi les salariés concernés. Alors qu’ils pourraient légitimement s’interroger d’abord sur leur propre avenir professionnel, plusieurs d’entre eux ont spontanément exprimé leur inquiétude sur le devenir des personnes qu’ils accompagnent.

Cette préoccupation apparaît également dans l’échange avec la direction : la crainte exprimée n’est pas seulement celle de perdre des postes ou une structure, mais de perdre les moyens humains nécessaires pour accompagner des personnes qui en ont besoin.

Cela dit beaucoup de ce que représente la formation professionnelle.

Elle n’est pas seulement un marché. Elle constitue aussi un maillon entre le chômage et l’emploi, entre l’exclusion et la qualification, entre une rupture professionnelle et une nouvelle trajectoire.

Supprimer ce maillon peut produire des économies immédiates sur une ligne budgétaire. Mais la facture sociale peut ensuite être beaucoup plus élevée.

Le gouvernement doit désormais agir

Le redressement judiciaire de l’IRFA BFC doit donc être pris pour ce qu’il est : une alerte. Pas une condamnation définitive de l’organisme. Pas davantage la preuve qu’un seul acteur public serait responsable de toutes les difficultés du secteur. Mais un avertissement supplémentaire.

Lorsque des organismes qui accompagnent depuis des décennies les demandeurs d’emploi deviennent fragiles, lorsque l’Afpa prépare une restructuration de grande ampleur, lorsque les crédits consacrés à l’investissement dans les compétences diminuent et lorsque les collectivités territoriales expliquent elles-mêmes disposer de moins en moins de marges de manœuvre, continuer à traiter chaque difficulté isolément ne suffira plus.

Le gouvernement doit ouvrir en urgence une réflexion nationale sur le financement de la formation professionnelle et, surtout, sur le maintien d’un réseau territorial capable d’accompagner réellement les publics éloignés de l’emploi.

Il faut déterminer rapidement quels organismes sont en difficulté, quels territoires risquent de perdre des capacités de formation, quelles formations stratégiques pourraient disparaître et comment garantir la continuité des parcours des stagiaires.

Il faut également donner de la visibilité aux structures.

Un organisme de formation ne peut pas recruter des formateurs, louer des locaux, maintenir des plateaux techniques et construire des parcours de plusieurs mois s’il ignore quelques semaines auparavant le volume de commandes publiques dont il disposera l’année suivante.

La formation professionnelle ne peut pas fonctionner durablement dans l’incertitude permanente. Et il serait profondément contradictoire de demander simultanément davantage de retours à l’emploi tout en affaiblissant ceux dont le métier consiste précisément à remettre des personnes sur le chemin de l’emploi.

L’activité 2027 sera déterminante

Pour l’IRFA Bourgogne-Franche-Comté, les prochains mois seront donc décisifs.

L’organisme poursuit aujourd’hui son activité. Il n’est pas en liquidation. Il existe juridiquement, continue de proposer des formations et dispose d’une période d’observation destinée précisément à rechercher les conditions de son redressement.

Mais son avenir dépendra nécessairement du niveau d’activité qui pourra être garanti, des marchés obtenus, des financements disponibles et des décisions qui seront prises au cours de la procédure. Dans l’échange que nous avons eu avec sa direction, l’année 2027 apparaît clairement comme une échéance déterminante pour mesurer le niveau réel d’activité et les perspectives de l’association.

L’IRFA BFC existe depuis 1983.

Pendant plus de quatre décennies, des milliers de demandeurs d’emploi, salariés en reconversion et personnes éloignées de l’emploi sont passés par ses formations. Aujourd’hui, son avenir se joue en partie devant un tribunal.

Mais la question dépasse désormais largement Chenôve et la Bourgogne-Franche-Comté. Elle tient en quelques mots : quelle politique de l’emploi peut encore fonctionner si l’on fragilise ceux qui forment, accompagnent et remettent les personnes en capacité de travailler ?

Après le redressement judiciaire de l’IRFA BFC et le choc provoqué par le plan de restructuration de l’Afpa, le gouvernement ne peut plus considérer ces signaux comme secondaires. Il y a urgence à agir. Parce que derrière les budgets, les marchés publics et les procédures judiciaires, ce sont des emplois qui se jouent — mais surtout l’avenir de milliers de personnes qui comptent sur la formation pour retrouver le leur.

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