L’affaire prend une tournure embarrassante pour la municipalité dijonnaise. Lundi soir, Emmanuel Bichot a révélé en conseil municipal qu’une subvention de 25 000 euros avait été votée le 22 juin 2026 en faveur de l’association AIME RAUDE, alors que celle-ci était placée en liquidation judiciaire depuis le 16 mars. Dans les rangs de la majorité, Nuray Akpinar-Istiquam a lancé « c’est faux », tandis que François Deseille jugeait les faits avancés « pas possibles ». Pourtant, sur les points essentiels, les documents officiels sont sans ambiguïté. Et près de vingt-quatre heures après nos questions, une interrogation majeure demeure : l’argent a-t-il été versé ?
Il y a les déclarations politiques. Et puis il y a les pièces. Dans le dossier AIME RAUDE, les secondes sont particulièrement embarrassantes pour la Ville de Dijon. Lors du conseil municipal du lundi 21 septembre, Emmanuel Bichot a mis en cause les conditions d’attribution des aides municipales aux associations. Le conseiller d’opposition a notamment affirmé que la Ville avait voté, le 22 juin dernier, une subvention de 25 000 euros à AIME RAUDE alors que l’association était déjà en liquidation judiciaire.
« Nous vous avons alertés en début de ce mandat sur la nécessité d’une plus grande transparence et d’une plus grande vigilance dans l’attribution des aides aux associations, toutes n’étant manifestement pas logées à la même enseigne », a-t-il déclaré.
Il a ensuite avancé un fait précis : « Le conseil municipal a voté une subvention de 25 000 euros à l’association AIME RAUDE le 22 juin 2026 pour l’année 2026. Or cette association était en cessation de paiement depuis le 26 janvier 2026 et en liquidation depuis le 16 mars 2026. » Sur ces éléments-là, Emmanuel Bichot n’a pas inventé les faits.
Une liquidation judiciaire ouverte trois mois avant le vote
Le Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales est sans équivoque. Un jugement du tribunal judiciaire de Dijon daté du 16 mars 2026 ouvre les opérations de liquidation judiciaire de l’association AIME RAUDE. Le même jugement fixe la cessation des paiements au 26 janvier 2026 et désigne un liquidateur judiciaire.
Il faut être précis sur les termes : les documents ne permettent pas d’écrire que l’association avait déjà été définitivement « liquidée », au sens où toute la procédure aurait été achevée. Ils établissent en revanche incontestablement qu’elle avait été placée en liquidation judiciaire trois mois avant le vote de la subvention.
Et la procédure n’était manifestement pas close en septembre. Un nouvel avis du BODACC fait état, à la suite d’un jugement du 15 septembre 2026, du dépôt de l’état des créances auprès du tribunal judiciaire de Dijon.
Voilà donc la chronologie : cessation des paiements le 26 janvier, ouverture de la liquidation judiciaire le 16 mars, puis vote municipal le 22 juin.
Les 25 000 euros apparaissent noir sur blanc dans la délibération
L’autre affirmation contestée lundi soir résiste tout aussi mal à la confrontation avec les documents. Le conseil municipal du 22 juin 2026 a approuvé une première enveloppe de 213 198 euros, destinée à douze actions portées par dix associations dans le cadre du contrat de ville. La délibération a été adoptée par 47 voix pour, neuf abstentions et trois voix contre.
Dans le tableau annexé, AIME RAUDE apparaît noir sur blanc.
Pour son projet destiné aux jeunes du quartier des Grésilles, d’un budget total de 72 200 euros, la subvention municipale inscrite est de 25 000 euros.
Une convention annuelle, également annexée à la délibération principale, va encore plus loin : « La subvention attribuée s’élève à la somme totale de 25 000 € ».
Le débat n’est donc plus de savoir si Emmanuel Bichot a correctement cité les montants et les dates. Les pièces officielles les confirment.
Nuray Akpinar-Istiquam : « C’est faux »
C’est dans ce contexte que l’intervention de Nuray Akpinar-Istiquam interpelle. Au cours des échanges, l’adjointe au logement et à la politique de la ville a lancé, suffisamment distinctement pour être entendue dans la salle : « C’est faux. »
Que visait exactement cette interjection ? La séance ne permet pas nécessairement d’en déterminer chaque nuance. Mais si elle entendait contester le fait qu’AIME RAUDE était en liquidation judiciaire depuis mars ou qu’une aide de 25 000 euros avait été votée en juin, les documents officiels la contredisent directement.
Ce « c’est faux » est d’autant plus troublant que la convention de financement elle-même mentionne Nuray Akpinar-Istiquam comme adjointe susceptible de représenter la Ville dans le dispositif contractuel.
Accuser implicitement un élu d’opposition de diffuser une information erronée est une chose. Pouvoir ensuite le démontrer en est une autre.
Ici, les archives du BODACC et les propres délibérations de la Ville permettent de trancher les faits essentiels. Dijon Actualités a tenté de joindre Nuray Akpinar-Istiquam afin de recueillir sa réaction, sans succès.
François Deseille : « Je pense que ce que vous dites, ce n’est pas possible »
François Deseille s’est lui aussi montré particulièrement catégorique. « Si je peux me permettre, les services des finances font un travail remarquable et étudient l’état financier de chaque association, et j’y tiens énormément. Donc je suis étonné que cela soit passé à travers. Pour un montant de combien ? 25 000 euros ? Je pense que ce que vous dites, ce n’est pas possible ! »
Cette phrase soulève désormais une question autrement plus sérieuse que la passe d’armes politique de lundi soir.
Si, comme l’affirme l’adjoint, l’état financier des associations est étudié avec attention par les services municipaux, comment une procédure de liquidation judiciaire ouverte depuis le 16 mars a-t-elle pu ne pas être détectée avant qu’une aide de 25 000 euros soit présentée au vote trois mois plus tard ?
La question mérite une réponse précise.
Pas une formule. Pas une indignation de séance. Une réponse documentée.
Nathalie Koenders : « Je ne suis pas au courant »
Nathalie Koenders s’est montrée plus prudente. « Bon, pour la première association, moi, je ne suis pas au courant ! Donc on va regarder. Si effectivement on a versé une subvention à une association qui était en liquidation, eh bien il va falloir prendre les dispositions, mais je ne suis pas au courant », a déclaré la maire.
Puis, alors que François Deseille contestait les faits avancés, elle a recadré l’échange : « On va regarder. Vous nous avez saisis pour une association en particulier, on va regarder. »
Cette prudence était justifiée : il existe en effet une différence capitale entre voter une subvention et la verser effectivement. Et c’est précisément sur ce point que le silence de la municipalité devient difficilement compréhensible.
20 000 euros susceptibles d’être versés en première tranche
La convention annexée à la délibération prévoit un mécanisme très clair. Sur les 25 000 euros attribués, 80 % doivent être mandatés lorsque la convention devient exécutoire, le solde de 20 % devant intervenir après transmission de différents bilans par l’association.
Quatre-vingts pour cent de 25 000 euros représentent 20 000 euros.
La question centrale est donc extrêmement simple : ces 20 000 euros ont-ils été mandatés ?
Et, éventuellement, les 5 000 euros restants ont-ils suivi ?
À ce jour, les pièces dont nous disposons ne permettent pas de l’affirmer. Il serait donc irresponsable d’écrire que les 25 000 euros ont effectivement quitté les caisses municipales.
Mais il serait tout aussi incompréhensible de ne pas obtenir rapidement la réponse de la Ville sur une question aussi élémentaire.
La Ville interrogée, toujours silencieuse
Nous avons saisi la municipalité de manière précise. La Ville de Dijon a été interrogée sur le versement ou non de la subvention, sur son montant éventuel, sur la possibilité d’une récupération des sommes si elles ont effectivement été payées, ainsi que sur les contrôles effectués avant l’attribution et le versement des aides municipales.
Nous avons également demandé quelles suites Nathalie Koenders comptait donner à cette affaire. Au moment où nous publions, aucune réponse ne nous est parvenue. Ce silence pose problème.
Car il ne s’agit pas ici d’une polémique abstraite sur les orientations politiques d’une majorité. Il s’agit de 25 000 euros d’argent public, votés au bénéfice d’une structure dont un jugement public avait ouvert la liquidation judiciaire plus de trois mois auparavant.
La municipalité dispose nécessairement des éléments comptables permettant de répondre à une question basique : oui ou non, cet argent a-t-il été versé ? Une telle vérification ne devrait pas relever de l’enquête interminable.
Les propres documents de la Ville rendent la situation encore plus difficile à expliquer
La convention prévoit également que la Ville peut demander le reversement de tout ou partie des sommes déjà versées lorsque les conditions d’utilisation de la subvention ne sont pas respectées.
Mais avant même d’envisager un éventuel remboursement, encore faudrait-il que les Dijonnais sachent si un paiement a eu lieu. C’est aussi ce qui rend les réactions entendues lundi soir particulièrement dérangeantes.
D’un côté, Emmanuel Bichot dresse un constat factuel : une association en liquidation judiciaire depuis mars a bénéficié d’une attribution de 25 000 euros en juin.
De l’autre, on entend successivement « c’est faux » et « je pense que ce que vous dites, ce n’est pas possible ».
Puis les documents sortent. Et ils établissent que la liquidation judiciaire existait bien et que les 25 000 euros ont bien été votés. Ce qui reste à démontrer aujourd’hui, ce n’est donc pas l’affirmation d’Emmanuel Bichot. C’est le fonctionnement du contrôle municipal.
Une révision des règles annoncée… entre élus de la majorité
Nathalie Koenders a indiqué avoir demandé à François Deseille et Hamid El Hassouni de travailler sur les règles et modalités d’attribution des subventions, notamment au regard des observations de la Chambre régionale des comptes.
« J’ai demandé à Monsieur Deseille, en lien avec Monsieur Hamid El Hassouni, de revoir justement les règles d’attribution et les modalités d’attribution des subventions, pour tenir compte du rapport de la Chambre régionale des comptes, qui nous a aussi fait des préconisations là-dessus », a expliqué la maire.
Elle a rappelé avoir été élue en mars et indiqué avoir demandé, début septembre, qu’un travail soit engagé sur cette question.
« Il faut arrêter de penser que c’était tout et n’importe quoi. Le rapport de la Chambre régionale des comptes était aussi plutôt élogieux par rapport à nos aides au niveau de la vie associative. Mais, à un moment, il faut aussi peut-être changer nos modalités, et c’est une chose qui va bientôt être faite puisqu’il y a une réunion le 6 octobre », a-t-elle poursuivi.
Mais Nathalie Koenders a ajouté à l’adresse d’Emmanuel Bichot : « Vous n’êtes pas convié, c’est juste la majorité. »
Cette dernière précision n’est pas anodine.
Une majorité municipale est naturellement libre d’organiser ses propres réunions de travail. Mais le choix de réserver à ses seuls membres une réflexion portant précisément sur les règles d’attribution de l’argent public peut surprendre au moment même où une anomalie est soulevée par l’opposition en pleine séance du conseil municipal.
Revendiquer une évolution des procédures et davantage de transparence tout en écartant l’opposition de cette réflexion apparaît, pour le moins, paradoxal.
D’autant que, dans le cas présent, c’est bien un élu d’opposition qui a porté à la connaissance du conseil une situation que la maire elle-même disait ignorer quelques instants plus tôt.
Un délai qui rend la réponse de la Ville d’autant plus urgente
Un autre élément mérite désormais l’attention. L’avis du BODACC publié le 18 septembre 2026 indique que l’état des créances d’AIME RAUDE a été déposé au tribunal judiciaire de Dijon. Il précise que les créanciers disposent d’un délai d’un mois à compter de cette publication pour présenter une réclamation.
Ce calendrier conduit donc au 18 octobre.
Il convient néanmoins de ne pas tirer de cette publication des conclusions juridiques qu’elle ne permet pas, à elle seule, d’établir. Si la subvention a effectivement été versée et si la Ville estime devoir en réclamer la restitution, il faudra notamment déterminer le fondement, la date de naissance et le traitement de cette éventuelle créance dans le cadre de la liquidation judiciaire.
Mais une chose est certaine : la procédure suit son cours et le temps passe.
C’est une raison supplémentaire pour demander à la maire de Dijon de prendre officiellement position sans tarder, et en tout état de cause avant que les échéances liées à la procédure ne se succèdent.
La Ville doit désormais dire clairement si tout ou partie des 25 000 euros a été versé et, le cas échéant, quelles démarches elle entend entreprendre pour préserver les intérêts de la collectivité et l’argent public.
129 100 euros de soutien recensés depuis 2021
Le cas AIME RAUDE n’est d’ailleurs pas celui d’une association inconnue des services municipaux. Selon un relevé établi à partir des comptes administratifs et de la délibération de juin, l’association a bénéficié d’un soutien municipal croissant : 3 600 euros en 2021, 17 500 euros en 2022, 26 000 euros en 2023, 28 000 euros en 2024 puis 29 000 euros en 2025. Avec les 25 000 euros votés en juin 2026, le montant cumulé recensé atteint 129 100 euros.
Il convient néanmoins, là encore, de distinguer les sommes effectivement versées les années précédentes des 25 000 euros attribués en 2026, dont le versement effectif reste à établir.
Une relation financière de cette importance rend encore plus légitime la question des vérifications effectuées par la collectivité.
Désormais, la Ville doit répondre
Cette affaire ne permet pas, à ce stade, d’affirmer que 25 000 euros ont été indûment versés. Aucun des documents dont nous disposons ne le prouve. Elle permet en revanche d’établir trois choses.
AIME RAUDE était bien en liquidation judiciaire depuis le 16 mars 2026. Une subvention de 25 000 euros a bien été approuvée par le conseil municipal le 22 juin. Et lorsque ces faits ont été exposés publiquement trois mois plus tard, plusieurs membres de la majorité les ont accueillis avec incrédulité, voire par un catégorique « c’est faux ».
Les pièces officielles sont désormais sur la table.
Après le « c’est faux » entendu en séance, après l’affirmation selon laquelle les faits évoqués ne seraient « pas possibles », après l’aveu de la maire qu’elle n’était elle-même « pas au courant » et alors qu’une réflexion sur les règles d’attribution doit se dérouler entre seuls membres de la majorité, le silence de la municipalité devient de plus en plus difficile à justifier.
La balle est désormais dans son camp.
Et une question demeure, simple, factuelle et essentielle :
où sont passés les 25 000 euros ?
Ont-ils seulement été votés, ou tout ou partie de cette somme a-t-elle effectivement été versée ?
Si oui, à quelle date, pour quel montant et quelles mesures la Ville compte-t-elle désormais prendre ? Sur une affaire qui concerne directement l’utilisation de l’argent public, les Dijonnais sont en droit d’attendre autre chose qu’un « on va regarder ». Ils sont en droit d’obtenir une réponse.
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